Fermer
cette
fenêtre

Mme de La Fayette

  • La Princesse de Clèves
Dossier réservé aux souscripteurs

Chp. 6: Rêverie amoureuse

«Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément M. de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait personne et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage. M. de Nemours en vint à bout néanmoins; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où était Mme de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet; toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps et qu'il avait donnée à sa soeur, à qui Mme de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz où était le portrait de M. de Nemours. Elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

I- Une scène romanesque

A-le cadre, la situation

-Il fait nuit, il s'agit d'une scène de surprise, la Princesse est cachée par les palissades, elles étaient fort hautes, , et il y en avait enore derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer", le lieu est une sorte d'écrin qui renferme la Dame, motif de la forêt, elle est seule, le silence règne et confère de la solennité à la scène. Enfin la situation est aussi romanesque dans la mesure où Nemours est suivi par un espion, un gentilhomme envoyé par Clèves, alors qu'il espionne à son tour la Princesse.

-Une scène hors du commun : hyperboles nombreuses ""c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant."

B-une scène où perce l'amour courtois, l'idéal chevaleresque

-Nemours représente le héros qui franchit les obstacles pour parvenir à sa Belle : dans les contes la Princesse est cachée dans une forêt, il "vint à bout " de la hauteur des paslissades.

-une attitude respectueuse : Nemours fait preuve de hardiesse,Lorsqu'il veut entrer dans la chambre, Nemours ressent le trouble des amants chevaleresques :"Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire changer ce visage (..;) et de le voir devenir plein de sévérité et de colère!" Il désire se montrer et se reproche son "extravagance", sa "folie" non conforme aux bienséances. "Tout son courage l'abandonna." Renoncement de l'amant.

-la figure de la Belle Dame sans merci se dessine :"sévérité", "colère" peuvent animer la Princesse qui craint pour son deshonneur, "péril" et "accidents" montrent le souci de préserver sa réputation.

-l'amour est présent dans les réactions de Nemours mais aussi dans les occupations de la Princesse : "il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelqu'uns, et M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avaient portées au tournoi."

C- Importance des jeux de lumière

-C'est une histoire sans parole, qui dévoile cependant l'intériorité des personnages. Contraste entre la nuit du dehors et la lumière de la chambre "il vit beaucoup de lumières dans ce cabinet", la lumière jaillit pour éclairer l'être aimé, Ainsi la Femme, initiatrice de l'amour, est révélée au sens propre, elle représente le but de la quête, une sorte de Graal qui provoque "un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter." chez Nemours. La vérité des sentiments est ainsi mise en scène : les acteurs tombent leur masque, principalement la Princesse, sans savoir qu'elle est observée.

II- Le jeu des regards

A- voyeurisme de Nemours

-Obsession du verbe voir, tournure active et passive, et du verbe regarder, répétés à de nombreuses reprises, c'est le seul acte qui conduit à la femme, Nemours viole l'intimité de la Princesse "venir surprendre, au milieu de la nuit", , et cette clandestinité conduit au délire des sens ""Il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fût-il maître du transport que lui donna cette vue", "Voir au milieu de la nuit, (...), la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir (...)" accumulation qui traduit l'élan passionnel du Duc, "Ce Prince était tellement hors de lui-même". Excès des émotions.

B-la contemplation de la Princesse

-Les mots "attention", "rêverie" propres au langage amoureux qualifient l'attitude la Princesse, le mot "passion " est aussi employé en contradiction avec les préceptes éducatifs de la mère, de même l'objet du "tableau" est un substitut, tout comme les rubans et la canne, de l'amant. Sorte de cruauté à offrir aux objets ce qui est refusé à l'amant : gradation des sentiments de plus en plus forts "une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur (...) que seule la passion peut donner." Le monde idéal de la Princesse est platonique, le coprs de l'amant, sa vision effraient la jeune femme, de fait seuls les objets sont acceptables

C- Un érotisme sous-jacent

-Il fait nuit, chaud, les fenêtres sont grande ouvertes en guise d'acceptation, Mme de Clèves est dénudée "elle n'avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés", l'adverbe insiste sur l'attitude négligée, abandonnée de la jeune femme, elle est sur son lit de repos, propice aux ébats et au laisser-aller.A l'abri des regards les bienséances s'effacent et le masque tombe.

-les objets : la canne des Indes "fort extraordinaire" est un symbole masculin, la Princesse y attache des rubans, il y a une communion fantasmée des amants. La vue exacerbe les émotions, voir le parrallélisme entre les deux personnages qui atteignent une sorte d'extase amoureux dans la contemplation l'un de l'autre.

III- La lutte entre Raison et Passion

A- Manifestation de la passion

-Champ lexical important déjà évoqué, voir les hyperboles, les tournures négatives expriment la puissance de l'indicible "On ne peut exprimer ce que sentit N. de Nemours dans ce moment.", rôle des exclamatives qui réprésentent le trouble amoureux de Nemours.


B- Une certaine maîtrise de la passion

-Après le champ lexical de l'amour suivent les verbes de penser "il pensa", ""il crut", "il trouva", "il vit tout ce qu'il n'avait pas envisagé", Juxtaposition de phrases qui miment la panique de Nemours : la réflexion est rapide et tente de faire se ressaisir l'amant. Renoncement final car risque de déplaire à l'amante." il fut prêt plusieurs foisà prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir."


C- Entre classicisme et baroque

-Bienséances malmenées, mais ignorance d'être observée.

-Mise en abyme, propre au baroque, jeu pour révéler la vérité (L'illusion comique de Corneille), Nemours regarde la princesse qui regarde son tableau (le tableau sauve les bienséances et permet la libération des sentiments). Mais cette scène pourrait être aussi comique car le Duc est lui aussi observé à son insu, l'espion va tout rapporter au mari : c'est-à-dire rien; or le tragique opère puisque le Prince de Clèves, par jalousie, va croire à une infidélité de la part de sa femme.

Source: http://www.bibliolettres.com/w/pages/page.php?id_page=201