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Avis de
l'auteur


Première
partie


Deuxième
partie

Abbé Prévost

Manon Lescaut

DEUXIEME PARTIE


Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui
pouvait rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma
chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux
que jamais. Après tout, l'amour est un bon maître; la fortune ne saurait
nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre
souper fut une vraie scène de joie. J'étais plus fier et plus content,
avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris
avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens
qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir;
l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon
père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à
Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit
d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le
fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour
attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me
pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du
jeu.

Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma
situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de ménagement
pour la police, me faisait remettre de jour en jour à renouer avec les
associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques
assemblées moins décriées, où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation
d'avoir recours à l'industrie. J'allais passer à la ville une partie de
l'après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent
de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous. Manon
trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage,
avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La
promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement
leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes,
fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au
bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus
belle, plus contente, et plus passionnée que jamais.

Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice
de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre
de Manon rendit le dénouement si comique, que je trouve encore de la
douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments
de son esprit.

Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart
pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret
d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement.
Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger
semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble
de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui?
interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour
m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air inquiet,
que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé,
depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de
Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul
dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de
rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque
liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le
traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de
quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres
lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, étant alors
sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait
demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre
service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne
du monde.

J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des
excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je
le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il
ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant
arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le
rassurai, non seulement par des éloges, mais par une honnête récompense,
et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai,
d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches de
l'étranger.

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir
fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques
réflexions, je revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné
cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être
aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et
quelle vie allais-je mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement
l'entrée de mon coeur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour
suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma
fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter
Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de
nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et
prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de
mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui
ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur
mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par
des promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il
lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa
maîtresse.

Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus
orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon,
pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que
l'étranger, qui la suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au
signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il
avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les
exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle
s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaieté
extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée
au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute,
à chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes
yeux ne t'aient pas trompé? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je
ne sais à quoi les tourments de mon coeur m'auraient porté si Manon, qui
m'avait entendu rentrer ne fût venue au-devant de moi avec un air
d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma
réponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec
moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de
revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle
me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas passé une journée
entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences;
qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, dès le
lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai,
n'en doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu
d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me
parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures
plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille!
me disais-je à moi-même; que dois-je attendre de ce prélude? L'aventure
de nôtre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyais
voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vérité qui
s'accordait avec les apparences.

Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir
faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne
pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était
gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes
sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui
m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de
transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un
quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement
me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtait pas la
douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.

À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre
appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé,
et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres
mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était
donné plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en
avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir
devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle
imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait
tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur
mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide. Ensuite,
exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous
occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait
paru si naturel, et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant
concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire
trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon coeur et de me
décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais, à
chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais
d'avance un délicieux triomphe.

Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et
ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint
l'avertir que le prince de... demandait à la voir Ce nom m'échauffa
jusqu'au transport. Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel
prince? Elle ne répondit point à mes questions. Faites-le monter,
dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi
que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de
complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois
plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.

L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses
instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris.
Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une
main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de
l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me
traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et l'ouvrant du
genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au
milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine.
Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une
profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche.
Elle lui présenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle,
regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour.
Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites
la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur
apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de
votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un
des cheveux que je tiens.

Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je
faisais des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un
homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage
par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse,
que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition.
Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en
effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais
figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant,
d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux
que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui
faire prendre une meilleure idée du beau sexe.

Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus
touché, jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais
attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je
lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir
observée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait
deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en
faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses
titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui
la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-delà des
monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était
revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure,
mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle
n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert au Prince
italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et
qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan,
sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot
des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et l'ivresse de
l'amour triomphant me fit tout approuver.

J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait
le mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T...
et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que
j'eusse à craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en préparait
un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et
par degrés à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire
mon récit fidèle.

Un jour que nous avions M. de T... à souper nous entendîmes le bruit
d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité
nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous
dit que c'était le jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus
cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et
Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le
Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T..., pour le punir de la lâcheté de
son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. M. de
T..., qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis,
s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura
que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu
part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment
sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir
ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât
lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du
reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'était
exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous
connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis
difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous
l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions.
Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il
m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous,
appartenait, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper
Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa
les yeux pour nous parler de l'excès où son père s'était porté contre
nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrège, nous
dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte.
Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien
plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet
entretien, que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon
faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par
degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours, mais,
sans être aidé de la jalousie, j'avais trop d'expérience en amour pour
ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie
pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être
félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de
venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le
matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.

Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais
plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante
créature était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un
seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui
faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet
de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout
le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui
communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du
soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller
à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous
voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il vit
bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes
d'y aller le même soir avec lui.

Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt
en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que
je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une
suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je
suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas
moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes et je
les ai condamnées. J'aurais gardé son secret s'il n'avait dessein
d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien informé
de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance
et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a
déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par
l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais
peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir mais la
justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié; d'autant plus qu'ayant
été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis
obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé.

Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui
avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon
était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
supporter le nom de la pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est
question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de
m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de
rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne
crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la
connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce
côté-là que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne
l'était point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d'en commettre
une, il serait le premier lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par
là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de
ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remède fort
incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir, en quittant
Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais
vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G...
M... doit être ici à midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a porté à
venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout
moment.

Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un oeil plus
sérieux. Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G...
M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne
s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le
dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des
propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait
assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T...,
qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui
dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une
maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y
aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit
qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle
m'aime aussi, et, dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais
croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital.
En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant retiré à l'écart
avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais
d'apprendre.

Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me
promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait
l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par
une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne,
ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou
incommode. Elle reprit, après avoir un peu rêvé: Il me vient un dessein
admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention.
G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du
père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter
accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin
qui nous a conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le
péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien
prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections.
Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices
d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si
facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et
par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.

Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner
avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques
affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y
eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le coeur, nous
nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M...
trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus
pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques
minutes. Je m'aperçus, à mon retour qu'on ne l'avait pas désespéré par
un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde.
J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma
simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes
l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant
son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il
eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.

Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à
moi, les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta
ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se
réduisaient à ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante
mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il
attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son
coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à
lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois
laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement
généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne
vous tente-t-elle point? Moi? répondit-elle, en ajustant à sa pensée
deux vers de Racine:

_Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?_
_Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,_
_Qui rappelle toujours l'Hôpital à mes yeux?_

Non, repris-je, en continuant la parodie:

_J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,_
_Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme._

Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et
trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que
son coeur était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais
d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me
dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je
lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le
carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait qu'à son argent. La
difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre
l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un
laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui
parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint
m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux
communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon
rival. Il ne bornait point sa dépense. Il s'engageait à lui compter dix
mille francs, en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement
les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en
argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin:
il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait
le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre
l'après-midi du second jour si elle pouvait se dérober de mes mains.
C'était l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
d'inquiétude; il paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que,
si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen
de rendre sa fuite aisée.

G... M... était plus fin que son père; il voulait tenir sa proie avant
que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon
avait à tenir Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise
de la tête et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut
capable d'ébranler sa résolution.

Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne
trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et
qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je
partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque
village, de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi
notre petit équipage; que le lendemain après-midi, qui était le temps de
son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir
reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la
conduire à la Comédie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle
pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait
délivrée de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais
me trouver avec un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et
l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la
porte de la Comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour
sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me
rejoindre. L'exécution du reste était facile. Nous aurions regagné mon
fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg
Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.

Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé.
Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que,
quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais
pu nous mettre à couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec
la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que
se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en
l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidèle? Elle se
plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses
serments.

Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après
elle. J'allais me morfondre, le reste de l'après-midi, dans le café de
Féré, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis
alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à
l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la
porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui
devait être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu
dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert sur tous les passants.
Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien aperçu qui eût
rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si
je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni
l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart
d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu
paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre
résolution. Le cocher, m'ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de
moi pour me dire, d'un air mystérieux, qu'une jolie demoiselle
m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé,
à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais
revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre.
Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai; mais je vis un
joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui
me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le
chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à
vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et
par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de
me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me
suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. De qui
vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit à la lecture.

Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait:
G... M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà
de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents; il lui faisait
envisager un sort de reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne
m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire
consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un
autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la
peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait
trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui
serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante, MANON
LESCAUT.

Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans
cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la
douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon
ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était
devant moi: elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle
l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je
n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint
de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que
la nature avait prodigués à la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en
cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien
qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et
dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en
jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je
renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi
aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lâches et d'aussi
mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer
sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie mortelle qui me
déchirait le coeur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je
me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces
mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions.
Hélas! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G...
M... et de Manon.

Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre
l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de
G... M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à
cette question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais
senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la
tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur.
Va, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse
le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils
n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma
propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un côté, et
ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à
couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se changea
dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des
gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je
en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie
pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et
le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après
avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche,
continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et
incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon coeur,
viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une
autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être t'aimer à
mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et
qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était
extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha
néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt,
en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es
une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus
souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque
trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une révérence,
sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de
s'arrêter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à
quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et
le lieu où tu pouvais me trouver?

Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il
l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui
l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle
l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils
l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait
apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse
au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien
dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait
espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompée, lui
dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un
homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas
ici que tu le peux trouver Retourne, retourne à M. de G... M... Il a
tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des hôtels meublés et
des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la
constance à offrir les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de
ma simplicité.

J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les
passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus.
Cependant, à force de me tourmenter mes transports diminuèrent assez
pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière
infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je
ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je
connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû
prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il
était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je
ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à
mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui
pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance.

Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était
un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre et qui n'avait pas
la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me
procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement
quelque chose sur son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits
sensibles! J'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de
m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle
venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour
mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi
quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à
celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service avec trop
d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son
zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à
faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il
ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était
de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me
serait aisé dans l'absence de G... M... Cette résolution m'ayant rendu
plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore
avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me
l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que
j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me
fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y
trouver J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit
au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut
si étonné d'apprendre que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant
que j'avais eu part moi-même à mon malheur il m'offrit généreusement de
rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs épées à la
délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait
être pernicieux à Manon et à moi. Réservons notre sang, lui dis-je, pour
l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins
de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je
demanderais de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire
avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une
heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.

Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter
si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple,
daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt,
pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai.
J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai
sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel,
qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G...
M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle
vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de
perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre
parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à
son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.

M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans
un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre.

J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver
le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après,
suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue,
je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute ma colère, je
frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut
Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je
n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout
bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je
fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le
grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche
d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pénétrai
sans obstacle jusqu'à l'appartement.

Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le
caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître
timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de
surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit
éloignée. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser
avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous êtes hardi! Qui vous
aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dégageai de ses bras, et
loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis
deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne
laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle
était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais,
dans le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de
colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller.
Cependant mon coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je
le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je
tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de
l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua
mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa
crainte.

Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,
infidèle et parjure Manon! par où commencerai-je à me plaindre? Je vous
vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres
peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais,
Manon, je vous le dis, j'ai le coeur percé de la douleur de votre
trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on
n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien
comptées; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de
considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car mon
triste coeur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens
qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis
plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de
parler et de me soutenir.

Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa
tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son
visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de
ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité! Ah!
Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des
larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que
vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma
présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux,
voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un
malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait
mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments? Amante
mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me
jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une
infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est
donc le panure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour
la constance et la fidélité.

Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en
laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au
changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je
sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant
de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être,
ou si j'ai eu la pensée de le devenir! Ce discours me parut si dépourvu
de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de
colère. Horrible dissimulation! m'écriai-je. Je vois mieux que jamais
que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je
connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en
me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le
moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je
t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant,
aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout
m'est égal.

Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de
la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans
oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la
tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que
j'eusse perdu tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de
charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant
tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt,
je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui
donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.
Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur
d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'étant mis à
genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce
qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de
plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui
demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber
ses bras sur mon cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin
de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et
qu'elle commençait à craindre avec raison que je goûtasse point ce
qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitôt,
ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que
vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre
conduite; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point
la tendresse de son coeur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur
l'état de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites à votre gré
mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfaite par mes
humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point
permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de
vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour
que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?

Elle fut quelque temps à méditer sa réponse: Mon Chevalier, me dit-elle,
en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si
nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène
bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je
l'aurais guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du
monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai
écrite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons
envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu
regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant
qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme âne déclaration que
je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui
m'a jetée tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente
que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient
pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon
juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait.

Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait
trouvé G... M..., qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il
l'avait reçue effectivement comme la première princesse du monde. Il lui
avait montré tous les appartements, qui étaient d'un goût et d'une
propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son
cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étaient le
collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de son père.
Il l'avait menée de là dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, où
elle avait trouvé une collation exquise. Il l'avait fait servir par les
nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la
regarder désormais comme leur maîtresse. Enfin, il lui avait fait voir
le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents; après quoi,
il lui avait proposé une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous
avoue, continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai
fait réflexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de
tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les
bijoux, que c'était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et
que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de
lui proposer la Comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur
votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir
en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère
fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de vous, et si je
n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous
étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec
moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que
vous aviez du mérite, et qu'il s'était senti porté à désirer votre
amitié. Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous
prendriez mon départ, surtout lorsque vous viendriez à savoir que
j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour
était déjà si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu,
que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne
regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle
vous déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté
qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je
n'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à Paris pour
quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y étant venu
vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet, lorsque je vous
avais quitté. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût d'humeur à bien
vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services et mes
civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je
ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui
ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort
dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a
interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui
dépendraient de lui, et que, si vous vouliez même vous embarquer dans un
autre amour il vous procurerait une jolie maîtresse, qu'il avait quittée
pour s'attacher à moi. J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour
prévenir plus parfaitement tous ses soupçons, et me confirmant de plus
en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le
moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarmé
lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette
vue que je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès
le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étais obligée
d'avoir recours à cette adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il
me laissât libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appelé son
laquais, et lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur-le-champ son
ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et d'autre pour la chercher.
Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait qu'elle allât vous
trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis
de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchait
d'y aller vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout
de la rue Saint-André; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer
là votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y
morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à
propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous
auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai été
obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de
m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voilà, ajouta Manon, de
quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni
de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai
trouvée jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous
causât de la peine, c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût
servir à vous désennuyer quelques moments, car la fidélité que je
souhaite de vous est celle du coeur. J'aurais été ravie de pouvoir vous
envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire
de ce que j'avais à vous faire savoir. Elle conclut enfin son récit, en
m'apprenant l'embarras où G... M... s'était trouvé en recevant le billet
de M. de T... Il a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter et il
m'a assuré que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je
ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la
surprise à votre arrivée.

J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurément
quantité de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son
infidélité était si clair qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le
déguiser. Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât, toute la
nuit, comme une vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait de la
passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considérai que j'étais
cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée
d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la
complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire
de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui m'est
particulier je fus touché de l'ingénuité de son récit, et de cette
manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux
circonstances dont j'étais le plus offensé. Elle pèche sans malice,
disais-je en moi-même; elle est légère et imprudente, mais elle est
droite et sincère. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les
yeux sur toutes ses fautes. J'étais trop satisfait de l'espérance de
l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins: Et la nuit,
avec qui l'auriez-vous passée? Cette question, que je lui fis
tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si
interrompus. J'eus pitié de sa peine, et rompant ce discours, je lui
déclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à
l'heure même. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc
pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout
ce que vous avez fait jusqu'à présent? Quoi! nous n'emporterons pas même
les dix mille francs? répliqua-t-elle. Il me les a donnés. Ils sont à
moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous
éloigner promptement, car quoiqu'il y eût à peine une demi-heure que
j'étais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle
me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas
sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose
après avoir tant obtenu d'elle.

Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à
la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et
dans le trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un
homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu
de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en
m'apportant un billet qu'il avait reçu pour moi à la porte. Il était de
M. de T... Il me marquait que, G... M... étant allé lui chercher de
l'argent à sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer
une pensée fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me
venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en
couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espérait d'occuper avec ma
maîtresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer
de trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter
dans la rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lendemain;
que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins,
par des raisons qu'il tenait prêtes pour son retour. Je montrai ce
billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'étais servi pour
m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T...
lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques
moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d'un badinage,
je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une
chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait
que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres à arrêter G... M...
et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter
puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour réponse à
mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je
n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli
que ce projet. Vous aurez son couvert à souper me répétait-elle, vous
coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enlèverez sa
maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé du père et du fils.

Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon coeur qui
semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le
dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut
m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je
n'en trouvai qu'un au logis, mais c'était un homme entreprenant, qui
n'eut pas plus tôt su de quoi il était question qu'il m'assura du
succès. Il me demanda seulement dix pistoles, pour récompenser trois
soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à
leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en
moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il fut
de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue
par laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de
Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si
étroitement jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il
ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à
sa chambre et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans
son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire
et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paraître G...
M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit
obscur pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps
l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en
voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s'il faisait la moindre
difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui
brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et
craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je
le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitôt chez Manon, et
pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne
fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui était survenu
des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié de
venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais
comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda fort
adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air
grave, pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les
ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre
vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir
de se trouver le lendemain à la porte, avant six heures du matin. Je
feignis de quitter Manon vers minuit; mais étant rentré doucement, par
le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M...,
comme j'avais rempli sa place à table. Pendant ce temps-là, notre
mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du
plaisir et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le
soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les
circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.

G... M... était suivi d'un laquais, lorsqu'il avait été arrêté par le
garde du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna
en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit, pour le
secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait
d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer
beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son
âge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait
l'après-midi, s'il s'était querellé avec quelqu'un, s'il avait pris part
au démêlé d'un autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte.
Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger et qui
s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours,
découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dépense
qu'il avait faite pour elle, la manière dont il avait passé l'après-midi
dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le
malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard
que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au
moins dix heures et demie du soin il ne balança point à se rendre
aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des
ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et lui en ayant
demandé une pour se faire accompagner; il courut lui-même vers la rue où
son fils avait été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville où il
espérait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu découvrir ses traces, il
se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il
pouvait être retourné.

J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre
étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais il
entra suivi de deux archers, et s'étant informé inutilement de ce
qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour
tirer d'elle quelque lumière. Il monte à l'appartement, toujours
accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit. Il
ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. Ô Dieu! c'est le
vieux G... M..., dis-je à Manon. Je saute sur mon épée; elle était
malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent
mon mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en
chemise est sans résistance. Ils m'ôtèrent tous les moyens de me
défendre.

G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me
reconnaître. Il remit encore plus aisément Manon. Est-ce une illusion?
nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon
Lescaut? J'étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas
de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses pensées dans
sa tête, et comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère, il
s'écria en s'adressant à moi: Ah! malheureux, je suis sûr que tu as tué
mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux scélérat, lui
répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille,
c'est par toi que j'aurais commencé. Tenez-le bien, dit-il aux archers.
Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre
demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras
pendre? repris-je. Infâme! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au
gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le
tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils, et si tu
m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et
je te promets le même sort après lui.

Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son
fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il
appela aussitôt cinq ou six autres archers, qui l'attendaient à la
porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la
maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez
où est mon fils et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous
y mettrons bon ordre. Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise.
Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui
dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le
père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux
monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle.
Garde-toi de la toucher! m'écriai-je, il n'y aurait rien de sacré qui te
pût sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la
chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos
habits.

Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être
eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je
méditais, en m'habillant, si ce n'était pas le meilleur parti. Mais,
s'il était dans cette disposition en quittant notre chambre, elle était
bien changée lorsqu'il y revint. Il était allé interroger les
domestiques de Manon, que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien
apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils, mais, lorsqu'il sut
que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler
en l'intimidant par des menaces.

C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce
qu'il avait fait à l'Hôpital, pour délivrer Manon, joint à la terreur
que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible
qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il
promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l'on
voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada là-dessus qu'il y avait
quelque chose, dans nos affaires, de plus sérieux et de plus criminel
qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il offrit à Marcel,
non seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession. Ce
malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous
n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il
devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait
entièrement les changements que nous y avions faits à Paris; mais il
avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du
rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de
duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu, dix
mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux
héritiers de la maison de G... M...

Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans
notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, où il n'eut pas de
peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage
enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il
nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près, à Manon, le
collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il
avec un sourire moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les
eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi. Ils étaient de votre goût, ma belle;
je me le persuade aisément. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont
bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons.
Mon coeur crevait de rage à ce discours insultant. J'aurais donné, pour
être libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donné! Enfin, je
me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'était qu'un
raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries.
De quoi est-il question? Voyons, que prétendez-vous faire de nous? Il
est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas
au Châtelet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos
affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce, à la fin, de
m'apprendre où est mon fils.

Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une
terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet.
J'en prévis, en tremblant, tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je
reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon
plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je
le priai, d'un ton honnête, de m'écouter un moment. Je me rends justice,
monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de
grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé pour vous plaindre.
Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce
que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlève tout ce qu'il
aime, vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le plaisir
d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par
l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de
supplice pour me forcer de vous découvrir où est Monsieur votre fils. Il
est en sûreté. Mon dessein n'a pas été de lui nuire ni de vous offenser.
Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit,
si vous me faites la grâce de nous accorder la liberté. Ce vieux tigre,
loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant. Il lâcha
seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre
dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta
brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas
assassiné. Conduisez-les au Petit-Châtelet, dit-il aux archers, et
prenez garde que le Chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est
déjà sauvé de Saint-Lazare.

Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer. Ô
ciel! m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui
viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me
traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier
désespoir. Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus
longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis la main à Manon
pour descendre. Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous soumettre
à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous
rendre quelque jour plus heureux.

Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne
lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de
l'arrivée de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me
dit mille tendresses en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je
l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne
cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis à plaindre,
continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je
préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma
chère âme, que mon coeur s'intéresse. Quel sort pour une créature si
charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus
parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et
l'autre, avec des qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de
l'esprit, du goût, des sentiments. Hélas! quel triste usage en
faisons-nous, tandis que tant d'âmes basses et dignes de notre sort
jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces réflexions me
pénétraient de douleur; mais ce n'était rien en comparaison de celles
qui regardaient l'avenir car je séchais de crainte pour Manon. Elle
avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la bonne
porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence
extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs;
j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser
l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du
moins, de mon amour qui était presque le seul sentiment que j'osasse
exprimer Manon, lui dis-je, parlez sincèrement; m'aimerez-vous toujours?
Elle me répondit qu'elle était bien malheureuse que j'en pusse douter.
Hé bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos
ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du
Châtelet; et tout mon sang ne sera utile à rien si je ne vous en tire
pas aussitôt que je serai libre.

Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce
coup me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon
au concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque
distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai
ma chère maîtresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas
s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au
monde. Je n'étais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je
payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension
d'avance pour elle et pour moi.

Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement
meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai
aussitôt des moyens de hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait
rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant même que le
dessein de notre vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais
fort bien qu'on ne punit point les simples volontés. Je résolus d'écrire
promptement à mon père, pour le prier de venir en personne à Paris.
J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'être au Châtelet qu'à
Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à
l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient diminué beaucoup ma
timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté, au Châtelet, de
laisser sortir ma lettre; mais c'était une peine que j'aurais pu
m'épargner si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à
Paris. Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours
auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême; mais, de quelque
espérance que je l'eusse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait
pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses.

Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses
yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir. Il
arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa première visite fut celle
qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il
ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente; il en
apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'étais
échappé de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des
dispositions que je lui avais marquées pour le bien, dans notre dernière
entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon, mais
qu'il était surpris, néanmoins, que je ne lui eusse pas donné de mes
nouvelles depuis huit jours. Mon père n'était pas dupe; il comprit qu'il
y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge, dans le
silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour découvrir
mes traces que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais au
Châtelet.

Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de
m'attendre sitôt, je reçus celle de M. le Lieutenant général de Police,
ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il
me fit quelques reproches, mais ils n'étaient ni durs ni désobligeants.
Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que
j'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G...
M...; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait, dans mon
affaire, plus d'imprudence et de légèreté que de malice; mais que
c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son
tribunal, et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage, après
avoir pris deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir
affaire à un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si
respectueuse et si modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes
réponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et
qu'il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance
et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui
faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit, en
riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la représentait
comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que
je lui dis mille choses passionnées pour la défense de la pauvre
maîtresse, et je ne pus m'empêcher de répandre quelques larmes. Il
ordonna qu'on me reconduisît à ma chambre. Amour, Amour! s'écria ce
grave magistrat en me voyant sortir ne te réconcilieras-tu jamais avec
la sagesse?

J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la
conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police,
lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'était mon père.
Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y
attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé
si vivement que je me serais précipité au fond de la terre, si elle
s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les
marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi
eussions encore ouvert la bouche.

Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte:
Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au
scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le
lieu de votre demeure.

C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer
caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que
le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la
gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde.

Je ne répondis rien. Il continua: Qu'un père est malheureux, lorsque,
après avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en
faire un honnête homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le
déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et
le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les
jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous
sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez
cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le
prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race?

Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces
outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je
crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous
assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant
vous n'est nullement affectée; c'est la situation naturelle d'un fils
bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je
ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre
race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y
mettre un peu plus de bonté et de ne pas me traiter comme le plus infâme
de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour
vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas!
n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est
la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a
rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop
complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes
crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher
père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours
été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé,
comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à
plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques
larmes en finissant ces paroles.

Un coeur de père est le chef-d'oeuvre de la nature; elle y règne, pour
ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les
ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si
touché du tour que j'avais donné à mes excuses qu'il ne fut pas le
maître de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me
dit-il, viens m'embrasser; tu me fais pitié. Je l'embrassai; il me serra
d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son coeur. Mais
quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici?
Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n'y avait
rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer
absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un
certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans
le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la
fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que
j'avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin
de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec
une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du
mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M.
de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a
jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honnêtes gens de France se
font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu: M. le
marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le
prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers
du même Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux
G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans
modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner
moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de
sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux
violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me
demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts
moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter
l'éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général
de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui
dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je
crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. Il
me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut
point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de
le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque
dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette
crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de
tenir les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en
inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être
excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les
impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que
sais-je? Ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes
efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes
ennemis, à accuser de mon malheur.

En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le
trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la
liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais
il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils
allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général
de Police, auquel ils demandèrent deux grâces: l'une, de me faire sortir
sur-le-champ du Châtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses
jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à
embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le
Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon
par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt
m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un
compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que
j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses
leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses
de l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille, et de le remercier
de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes
ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler
d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes
recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel était venu en
même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut
conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques
malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père
m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il
était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me
dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que
de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la recommander
au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me
fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de
réfléchir aux moyens de la délivrer.

Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité
et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre
service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait
beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point
ce langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans nous entendre. À
la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la
donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai
encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus
subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si
douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus
délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette
pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les
parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais
encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne
suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses
peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce
moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me
faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les
convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle
propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le
Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été
utile qu'à moi. Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer pour la
secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement.

Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du
meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive
reconnaissance. Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines?
Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus
cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le
séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion
pour le plus misérable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne
point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais.
Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que
vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais
travailler à le mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient
à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du Lieutenant général
de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux
que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine
été respecté, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le
concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs
de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que
l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place
peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût
été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à
me voir ôter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu
recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à
la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour
travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste
après le succès de cette importante entreprise. Il me restait peu
d'argent. C'était, néanmoins, un fondement nécessaire, par lequel il
fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse
attendre: M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence
d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer
l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir
qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de
Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler
Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait
encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que
j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général, du
plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me
prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de
Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me
présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que
j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il était trop généreux pour
l'accepter.

Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je
lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait déjà
jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre
l'aventure du jeune G... M...; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit
beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de
délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si peu de jour,
qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer à
l'espérance, qu'il avait passé exprès à l'Hôpital, depuis qu'elle y
était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de la
voir; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient de la
dernière rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande
où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où
nous étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler
une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire
qu'il ne m'était point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de
facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que,
depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin
d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir
promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse
espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux,
auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part: c'était de
choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de
Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point
que je lui parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en
me présentant une bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous
me les remettrez, lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. Il
ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre
lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son
épée.

Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour
lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me
laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la
voie des intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me
dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile,
parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et
qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un
intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se
flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant
changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les
engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police de
révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner
le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par
quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre
affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir
l'esprit de mon père.

Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement
par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais
par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches: je
m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu
de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de
Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et
qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé
autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé,
mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai
une voie qui me sauvait du danger; c'était de le faire appeler dans un
endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris
aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au
Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses
serviteurs était à l'attendre. Je craignais qu'il n'eût quelque peine à
venir parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi
de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous puissions être
seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait
bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans
un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.

Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes
un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un
nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour
vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.
Mais il me semble... que votre rigueur... Hé bien! ma rigueur?
interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement
pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre
rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la
malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine
vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé
d'elle une affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus
aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous
inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle
est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez
pris parti pour elle; vous auriez détesté les noirs artifices de G...
M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr
Votre coeur n'est pas insensible; vous vous seriez laissé attendrir. Il
m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne
m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais
dessein d'en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie,
répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois
pour l'Amérique. Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te
voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus
loin! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi, cette vie
odieuse et insupportable, car dans le désespoir où vous me jetez, la
mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main d'un
père.

Je ne te donnerai que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien
des pères qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour être eux-mêmes
tes bourreaux, mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu.

Je me jetai à ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en
les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez
que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez
si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras?
Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un
coeur comme vous? Peut-on être barbare, après avoir une fois éprouvé ce
que c'est que la tendresse et la douleur?

Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce
souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de
douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien,
ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution.
Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec
lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son coeur était
inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui
prît envie de m'arrêter de ses propres mains. N'augmentez pas mon
désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible
que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté
avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma
mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera
peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me
tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il
avec une vive colère. Va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et
rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et
dénaturé.

Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un
furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux
et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô Ciel!
disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de
secours à attendre que de vous. M. de T... n'était point encore retourné
chez lui, mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments.
Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un
visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père
contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le
solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la crainte qu'il
avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté
contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne
me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en
avait tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien
incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour
moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le
priant de me secourir par ses voeux, et je ne pensai plus qu'à
m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon
courage et de ma résolution.

Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que
j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller
passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre,
pendant l'après-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul.
Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit
affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me
rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les
difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les
surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon
dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'était servi
dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T...
m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire
Manon; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient
pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de
se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat
par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps
me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre
attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et
chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces
préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui
n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du
régiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais
reçues de M. de T... Elles furent employées, le lendemain, jusqu'au
dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les
animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance, je
commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de
l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour
s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers
partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution
que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle
avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses
informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé
que c'était à La Rochelle que cette déplorable troupe devait être
embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin
d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux
gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du
Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique.

Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de
marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du
faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir
les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il
y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la
connaissance. Ô fortune, m'écriai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici,
du moins, là mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment sur la
manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère
plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en
passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin
tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les
surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée et
je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté
impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir
vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se
mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un
air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du
corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches
compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux
quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs
chevaux, pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue. Dieux! me
dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette
infâme désertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais
perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma
première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite et au
châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je
jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été
possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux
objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui
jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria
d'écouter son conseil. N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la
folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous et qui paraissent
nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de
réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient
faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les
rejoindrons demain sans peine.

Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous
côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement
désespérée. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin
d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission, les prier de
me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au
Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des mers avec elle. Tout le
monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus
de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune,
ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste
plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance.
Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon
mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement.
Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le
priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter
sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que
notre dessein était de les attaquer.

J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne
durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient
néanmoins en défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les
abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des
grâces. Je les priai de continuer leur chemin sans défiance et je leur
appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultèrent
ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le
chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les
ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une
extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui
et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je
devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me
restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi
consistait le fond de ma bourse. Hé bien! me dit l'archer nous en
userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour
entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix
courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier
parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils
s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui
me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures; mais
lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent
tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de
Mantes, où nous avions couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy.

Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon
pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque
j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les
expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du coeur. Mais
figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps,
assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment
sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de
larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupières,
quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même
eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses
gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et
dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin, tout
ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à
l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.
J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du
chariot. J'étais si peu à moi-même que je fus sur le point, plusieurs
fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations
fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je
remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter
hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne,
elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter
un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon
cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si
affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni
remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs,
et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et
l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu
d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes
retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte
et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était
faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de
la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir
du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque
je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que
j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre
soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher
inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se
livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appréhendai
quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements
de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur
moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever
quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins
quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de
tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez
heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances
pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un
bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec
elle.

En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans
ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais
perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais
maître du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe,
vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais
sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers
n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un
dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité? Si
quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir
Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà, avec
elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien
sûr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M...
et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les
relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature.
Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M...,
ni les idées fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon
père. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec
autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là. Mais
je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins
communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités
insupportables, surtout pour une fille délicate qui est accoutumée à une
vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé
inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore
sur le point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais
qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non seulement de me
soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était
rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement
durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge,
que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de
l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui
apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je
prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais
que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles.
Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste.
Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre
affection et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour
toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui
adoucissent son sort et mes mortels regrets.

Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la
violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs
moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence.
L'amour d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je
m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure
que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours.
Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux
caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitaient avec une
hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre rencontre fut
un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune. Votre
pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de
votre coeur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement,
servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse
avec plus de fidélité que je ne l'espérais.

Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait
point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel
jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux
jours après, et par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se
trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel
j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir Quoi!
m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois
distingué par des excès! Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse
mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher
Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous
les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans
doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un
supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et
va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non,
non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être
malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle
était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus
tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir.
Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans
la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme
que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.

Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je
vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait
encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept
pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagements
nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le
fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus
point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors
des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la
colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste
de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour
Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute, au
dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait
venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami
malheureux.

Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable.
J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la
bonté de nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misérables
associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour
m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une
partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un
mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de
le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques
pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir
honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire
respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention
continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon.
Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de
l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre
et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que
c'était, entre elle et moi, une perpétuelle émulation de services et
d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous
avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon coeur s'élargir et
devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des
nécessités absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir
donné un tour si favorable à nos malheurs.

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage
désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue.
C'étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine
quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace
d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques
pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir
une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui s'approchèrent de nous
avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville.
Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus
comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient
pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les
différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme
leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur
misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux,
mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous
avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville, n'était qu'un assemblage
de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six
cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distinguée
par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques
ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.

Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret
avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une
après l'autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau.
Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre
une autre bande, qui s'était jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant
longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui
languissaient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux
principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à
Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer il nous fit
demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous
êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes
d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé
votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre
que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre
sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément
dans ce lieu sauvage et désert. Je lui répondis de la manière que je
crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avait de nous. Il donna
quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et
il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse,
pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en
public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et,
malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de
contribuer à la rendre agréable.

Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous
trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui
consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier
au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques
commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si
triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que
pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à
pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle
m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle
ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à
souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie
pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possède
tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me
suis-je jamais proposé? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne
la trouve pas si désespérée. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a
marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du
nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la
grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de
personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et
puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu
transformes tout en or.

Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle,
car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible
aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice,
continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux
attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins, que
vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et
volage, et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je
n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis
changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre
départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager.
Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me
console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne
cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en
admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui
n'en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang,
ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle
vous a causées.

Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi
une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division
dans mon âme. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je
n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton
affection; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu!
m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du coeur de
Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux; je ne puis
plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie. Elle
l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais où je
puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces
charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier
roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est
au Nouvel Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on
veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans
intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent
chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des
trésors bien plus estimables.

Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté,
quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui
vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je
l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans
être à charge à personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour
Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite;
Manon ne l'était pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion
de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition
officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et
l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de temps si
considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville
après le Gouverneur.

L'innocence de nos occupations, et la tranquillité où nous étions
continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des
idées de religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais
pas non plus de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter
l'irréligion à la dépravation des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient
causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu
d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos
conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent
insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son
coeur. Elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité
qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait
une chose à notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du
Ciel. Nous avons l'âme trop belle, et le coeur trop bien fait, l'un et
l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y
avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de
nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en
Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à
ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous
croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt
effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments
que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de
nouveau en vous offrant mon coeur et ma main, mais je suis prêt à vous
en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la
pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé
mille fois, depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous
déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon coeur. Je n'ai point la
présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah! Manon,
répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait
naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à
redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer
que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amants
vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les
craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours
celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette
résolution.

Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût
approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire
asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu
par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il
quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur
du Ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire?
Hélas! que dis-je, à le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait
souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route
du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je
commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour
achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais.

J'allai chez le Gouverneur comme j'en étais convenu avec Manon, pour le
prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien
gardé d'en parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que
son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce
service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût
s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le
Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement
cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il
n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché dès le jour de
notre arrivée; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir,
pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il
se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé,
avec son oncle et toute la ville; que j'étais réellement marié, il
s'était rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien
éclater et son zèle s'était même déclaré pour moi, dans plusieurs
occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque
j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire
un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de
m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté
ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit
avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je
méditais, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de
la fête. Je me retirai fort content.

Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il
venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après
m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le
Gouverneur me défendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur
Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement
de coeur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumônier? Il me répondit que
je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le maître; que Manon ayant
été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à disposer d'elle;
qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée,
mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à
propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité
l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir
de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville
ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme
ils voudraient l'appeler.

Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de
recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle
depuis mon retour et que c'était l'effet de quelque dessein médité
depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans
le Nouvel Orléans comme au milieu de la mer c'est-à-dire séparés du
reste du monde par des espaces immenses. Où fuir? dans un pays inconnu,
désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des sauvages aussi
barbares qu'elles? J'étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais
espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un
secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent; j'étais pauvre.
D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la
fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je
roulais toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à
Manon. J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un
parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je
répondais tout haut à mes pensées; enfin j'étais dans une agitation que
je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en eut jamais d'égale.
Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la
grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette
tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses
craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution
d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des
considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son
affection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disait, les
larmes aux yeux: Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous
reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts
pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de celle qu'il
y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur
elle-même que devaient tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos
ennemis.

Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier Je
m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait
mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le
pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur
un coeur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne
fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois: Manon, me
dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son neveu. J'étais
résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui dire
que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je
consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.

Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet
opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu.
Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un
air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de
donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes
que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en méditant
sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit
rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées.
J'ai dit qu'il était brave; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas? me
dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu
qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le
plus heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que
ma mort qui pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine
de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le
désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur qu'il
refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être
le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang
généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. Recommençons, lui
dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie
inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les armes,
n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée.
Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le
pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à
mes pieds sans mouvement.

Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je
réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait,
pour moi, ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je
faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma
mort ne serait pas différée d'une heure après la connaissance de la
sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n'était pas la
plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril
et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu'à répandre de
l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le lieu où
j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me
fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre
une résolution. Quoi! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes
peines? Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que
j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir
ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes
inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y
trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la
ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de
m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la
mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à
lui faire retrouver le sentiment..

J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa
sûreté, ni à la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle
eut repris un peu de force. Hélas! qu'allons-nous faire? Il faut
nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?
Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais,
loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes
des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa faiblesse; elle me prit la
main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne
perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par
hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner. Mais, chère
Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller.
Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de
vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au
Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir.
Il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en
sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma
chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes
poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre
voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus
promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.

Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre
retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles
j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à
Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix
mois que j'étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on
apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans
courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur
langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions
que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais
une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des établissements
dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de
l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de
stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques
montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait
difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me
flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux
ressources: des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour
nous recevoir dans leurs habitations.

Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me
confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà
nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu
trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de
changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant
notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés. J'aurais achevé de
l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me
croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je
reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut
satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas
son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la
terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré
elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de
moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle,
et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu!
que mes voeux étaient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement
aviez-vous résolu de ne les pas exaucer!

Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous
raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée
à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon
âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de
l'exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans
la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour,
en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce
discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y
répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs
fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains,
dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi
que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour
au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie
languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais
plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage
et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais
je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait
exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je
formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse.
J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et
la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour
me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais
apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le
triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile
d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne
couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais
j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse.
J'y plaçai l'idole de mon coeur après avoir pris soin de l'envelopper de
tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans
cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du
plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai
longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes
forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait
avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein
de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable.
Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et
fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le
secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous
paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce
lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir
de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein
déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du
désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la
posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
de sentiment qui me restait.

Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de
si peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien
prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville
et ses plaies visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il
n'était pas mort, mais qu'il n'avait pas même reçu de blessure
dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les choses s'étaient
passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les
effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me
fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard
pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent
employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la
fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant
presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse
été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du
transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les
yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître
que j'étais encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop
heureux. Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon
procès fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de
m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je
racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les
transports de douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de
solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut obligé de
me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois
mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter
tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur
avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il
m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma
naissance et de mon éducation. La tranquillité ayant commencé de
renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près par ma
guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je
continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de
France qui vont, une fois chaque année, dans cette partie de l'Amérique.
J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie
sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de
faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.

Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant
seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires
de commerce amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au
débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en
reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce
fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse
avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage
avait été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France;
qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était
rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il
avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il
serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau
prêt à faire voile; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans
divers ports et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait
l'ancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de
se procurer de là un passage facile au Nouvel Orléans; que, le vaisseau
malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit
dans une de leurs îles, il s'était échappé par adresse; et qu'après
diverses courses, il avait trouvé l'occasion du petit bâtiment qui
venait d'arriver pour se rendre heureusement près de moi.

Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et
si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce
que je possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon
départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne
s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait
jetées autrefois dans mon coeur commençaient à produire des fruits dont
il allait être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le
dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.

Nous avons passé deux mois ensemble au Nouvel Orléans, pour attendre
l'arrivée des vaisseaux de France, et nous étant enfin mis en mer nous
prîmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J'écrivis à ma
famille en arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la
triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop
de raison, que mes égarements n'aient contribué. Le vent étant favorable
pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre
à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où
mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.