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Avis de
l'auteur


Première
partie


Deuxième
partie

Abbé Prévost

Manon Lescaut

PREMIERE PARTIE


Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je
rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ
six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement
de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait
quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il
m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié
d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la
succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des
prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin
par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour
dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris,
en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une
mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les
chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de
fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient
qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le
tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse,
qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait
toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.
Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule,
ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le
priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me
dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour
l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce
qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette
explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille
femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que
c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.
De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle,
et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La
curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon
palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en
effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui
étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une
dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en
tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa
tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si
peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait
néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour
dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait
pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse
bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et
je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il
ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de
l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police.
Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes
actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine
à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la
ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards
pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie
depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce
soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où
ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie
profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était
mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme
qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se
leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté
naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui
dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît
point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit
honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire
connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de
demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables
n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de
tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté.
Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris
le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai
avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière
inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne
veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les
attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé
quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme
considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis
avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre
les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les
suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait
consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la
liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de
temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me
repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un
instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu
l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour
satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route
à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de
monture.

Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber
quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui
dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous
être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service.
Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut
que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique.
J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis
qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis
embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre
créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque
soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre
embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis
fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis
d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que,
s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs
secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour
obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa
maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui
en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce
n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions
de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse
auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye
pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous
empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les
lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous
échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune
homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le
pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne
grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me
remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et
qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant
que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si
charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille
réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.

Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de
cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier
tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en
apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à
Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en
souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de
passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans
les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la
rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus
pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un
vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,
comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu
facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous
abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,
lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me
baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon
immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me
répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu
de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en
argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous
rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience
d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son
voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le
laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me
raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si
noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,
d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non
seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes
plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne
pourrez pas vous empêcher de me plaindre.

Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque
aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent,
que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis
fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le
jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc
son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de
lui.

J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens,
où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient
envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me
proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts
extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement
douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on
me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour
le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments
extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens
de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si
générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer
dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de
m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes
parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le
nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à
retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à
l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un
ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de
quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais
le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de
prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y
faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille
bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de
mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui
surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors
suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais,
du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions
m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune
et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses
soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
d'importunités.

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le
marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon
innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville,
étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes
arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la
curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt.
Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour
pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle
me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence
des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être
excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté
alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur.
Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses
sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et
si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.
L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans
mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était
malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son
penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la
suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention
de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni
dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait
que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment
la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La
douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces
paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma
perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je
l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur
la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour
la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.
Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors
tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une
divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai
mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point
trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la
pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque
chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout
entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout
d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance
générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi.
Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient
échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du
mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât
son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me
dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens,
elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se
procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens
de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le
maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de
mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis
moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et
que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait
sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour
à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui
par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le
plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon
coeur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le
croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je
n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes
veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque
temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,
parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me
trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa
liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta
son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva
flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous
entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de
réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite.
Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à
ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais
préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de
grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous
déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous
ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient
le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double.
Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme
ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos
autres mesures.

Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements
furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le
lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus
donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une
chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les
portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle
dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon
dessein.

Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un
garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une
tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que
Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que
j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître
quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il
m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé
m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix
heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la
contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement,
que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à
votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé
de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous
m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de
confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui
découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui
fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence
de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de
l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma
fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y
opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout
ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais
pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes
qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours
sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la
menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec
plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si
mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit
depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas
découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus
de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru
jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par
cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé,
mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à
former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai
voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je
fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille
protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes
affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la
pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre,
qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir
elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage
que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de
partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans
la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je
l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à
quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en
songeant quelle en atoujours été la récompense.

Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis
avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne
nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;
mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en
sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé
depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon,
elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions
si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience
d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous
regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de
voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la
fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous
fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y
avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont
je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle.
Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités
aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beauté formaient une
chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à
n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu
faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,
par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous
les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour.

Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et,
pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier
général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si
rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin
que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la
débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait
aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à
me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me
réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si
aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais
moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me
flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de
l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce
projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et
du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque
chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à
revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement
cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant
prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon
père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de
notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se
préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit
qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques
parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des
caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans
elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à
toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la
disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense
ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie,
et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable.
Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze
pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente
de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous
ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je
l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.

Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je
serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon
retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre
âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait
point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais,
si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir?
Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de
présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant
que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir
la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui
répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force
d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte
d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je
retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle
m'eût parlé de M. de B...

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.
J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table,
j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait
dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je
voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois
fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.
Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais
de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je
ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu
d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins
constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y
avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres
caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne
connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il
n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne
vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là
un sujet de me haïr.

Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les
libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait
marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à
donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon coeur le
souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue
depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades,
divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon
Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait
nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts
d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul
moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus
avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en
moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes
relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui
faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est
venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un
jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en
aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici
m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en
parlerai moi-même.

Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de
diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien.
J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais
plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il
lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui
s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort
gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je
crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses
regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient
accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la
compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et
languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être
n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon coeur par
mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis
tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!
m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à
pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me
répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me
levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en
essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été
attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps
que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs
personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte.
Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra
rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me
figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des
étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine
avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais
deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes
poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse
sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me
manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par
l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un
carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister
et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit
dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,
nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa
tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir
dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.

J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la
moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut
le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta
vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il
ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent,
l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se
rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue
comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se
retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à
l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le
temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle,
j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre
que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais
été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de
connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me
consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour
quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité
paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre
tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de
retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie
à ma chère Manon.

Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de
mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit
de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la
sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement
dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit
passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les
trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut
de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en
venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et
devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à
l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,
avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était
charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est
dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me
laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à
Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand
matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père
avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle
douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins
durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire
quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en
m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il
me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant
à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais
qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne
pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je
remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui
promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je
triomphais au fond du coeur, car de la manière dont les choses
s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me
dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.

On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et
sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne
grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui
m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon
père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de
perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai
interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de
s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander
s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que
je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que
j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que
mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si
instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement
par le plus terrible de tous les récits.

Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que
je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si
sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha!
s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une
jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand
dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,
puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il
ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise
et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua
de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis
mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car
ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous
sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je
suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance
avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il
y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu
plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais
tout avec un saisissement de coeur auquel j'appréhendais de ne pouvoir
résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit
mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le coeur de ta
princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est
par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas
connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que
tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le
lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre
qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me
faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction
et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te
prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe.
Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas
conserver tes conquêtes.

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque
mot m'avait percé le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait
quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans
sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts
secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus
touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec
toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans
l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les
mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non,
disais-je, il n'a pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence;
il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée
brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le
poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il
pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux!
serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de
m'aimer!

Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me
levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le
transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me
conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi
pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille
vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que,
m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de
sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne
voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai
doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à
faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je
les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut
encore inutile.

Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai
sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut
la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels
je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait
toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne
l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus
perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants
que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais
bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte
et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
l'ingrate Manon.

Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me
connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait
moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les
femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa
tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de
Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce
côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je
lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes
également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui
ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque
bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr,
mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe,
vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si
vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant,
repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,
après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré
à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous
êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me
faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après
un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que
j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon
dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de
B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement
dans ma prison.

J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une
alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de
désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit.
Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les
filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y
apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille
serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous
mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût
infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la
suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la
clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième
livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le
public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un
coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé,
depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure
et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en
conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où
j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée;
enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il
s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux
examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le
Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis
servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du
Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris
auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est
uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter
du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé
tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de
satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me
raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais
parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais
qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été
impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une
demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais
arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement;
qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me
trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie;
qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé
qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son
carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne
m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta
brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de
revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre
aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai
pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes
plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit
des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur
mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une
forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour
entrer dans l'état ecclésiastique.

Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne
m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque
d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux
qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage
et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion,
qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système
de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée,
avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais
un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui
m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des
hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne
seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement,
je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour
n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
être avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans
le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire
l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser
ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le
droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser
avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait.
Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de
Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour
commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du
diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant
notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune
difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit
ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des
Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant
d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois.
J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les
dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité,
mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas
plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à
changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les
fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à
la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie
intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis
effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle
des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans
excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un
instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut
d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré
de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me
portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.

J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de
Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette
violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres
réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point
d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps
arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de
Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de
m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les
quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne
le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de
curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un
nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
de peine à me remettre.

Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont
cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de
gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint
m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir
J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que
je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses
charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin,
si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut
un enchantement.

Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le
dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec
tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque
temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine;
mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans
sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans
lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait
être exprimé.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant
l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je
n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier
douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en
pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa
perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends
mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il
est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en
versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.
Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car
mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces
derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les
noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je
sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive
lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit
transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les
environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les
miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne
m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour.
Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la
souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à
vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres
et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe
que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté.
Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène
aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus
charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments,
qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je,
avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es
trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une
délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice
est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je
le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles
pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune
ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de
vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens
différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,
puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul
de tes regards.

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus
être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle
m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour
elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire
en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux
faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de
tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire
vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques
promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais
juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé
voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré
l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de
mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui
procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon
amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la
confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le
coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos,
sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me
raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à
Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle
avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses
gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le
point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la
dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement
de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au
séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
disposé à lui pardonner.

Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas
touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour
Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel
ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous
arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans
réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je
montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et
l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la
crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice,
elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y
prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez
riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait
abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous
allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre
ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à
lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante
mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné
nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons
heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour
elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou
tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que
j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à
quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous
trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la
ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes
Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez
elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de
précieux était renfermé.

Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit
à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de
notre goût.

Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon
était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des
attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de
toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu
d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune.
Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'étaient
pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie.
Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La
première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas l'économie.
Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je,
peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront
chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons
une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien
d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez
l'Opéra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous
bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il
est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de
changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir. Je me
trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres
craintes.

Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous
eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée
pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments,
de nouvelles occasions de dépense; et loin de regretter les sommes
qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui
procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de
Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hiver approchait; tout
le monde retournait à la ville, et la campagne devenait déserte. Elle me
proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point; mais,
pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y
louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il
nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions
plusieurs fois la semaine, car l'incommodité de revenir si tard à
Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter.
Nous nous donnâmes ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à
la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos
affaires, en faisant naître deux aventures qui causèrent notre ruine.

Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva
malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa
soeur, en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez
nous. C'était un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans
notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des
aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étais
sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je
ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit
juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me
raconta la scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces
brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru
sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.
Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du
corps rentra dans la chambre où nous étions, sans s'être fait annoncer.
Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu;
mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire à Manon
qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait
crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère; mais
que, s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait
appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer
de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un
de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus
son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle
paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à
dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant
entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous
tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce
fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec
tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le
maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait
son frère, et sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le
pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y
traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il
nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas
m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur il avait la fidélité
de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la
nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu
modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour
nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna
cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.

Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher comme il nous
arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans
ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant
la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à
l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque
dommage; elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion,
causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours,
qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent,
qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à
Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai
alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra
d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout
d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé;
l'indigence était le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais déjà que
trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans
la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère.
Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je
la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore
tout ce que tu aimes! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux,
que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de
présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait
nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon
désespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre
perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je
pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de
sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me consoler que vingt
mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans
soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé
dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien,
mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui?
Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes
qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs
talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en
réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé
les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des
sots: cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans
une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les
qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens
pour se tirer de là misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux
richesses des grands en servant à leurs plaisirs: ils en font des dupes;
d'autres servent à leur instruction: ils tâchent d'en faire d'honnêtes
gens; il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent, mais ce n'est pas
là le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs
besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent, et de
quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour
les petits, que la sottise des riches et des grands.

Ces pensées me remirent un peu le coeur et la tête. Je résolus d'abord
d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait
parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître
que ce n'était ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus
clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s'étaient
trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui
expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de me
casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était
la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de
gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire
usage de leurs talents; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais
capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes
mes entreprises.

Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins
demanderaient un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à
Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse?
N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquiétudes quand
vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle
et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour
continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus à
partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait
un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que
mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
répondis-je; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour
m'accorder votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous
êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé
de même, et que, sa soeur ayant une fois violé les lois de son sexe,
quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'était
réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise
conduite. Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses
dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin
que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil
était une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le
priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma
jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reçue de la nature,
pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne
goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon. Je
lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable
à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource,
mais que cela demandait d'être expliqué; qu'entreprendre de jouer
simplement, avec les espérances communes, c'était le vrai moyen
d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu,
les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
était un métier trop dangereux; qu'il y avait une troisième voie, qui
était celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre
que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités
propres à la Ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès
d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque
argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je
lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon
de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.

Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré; je
me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait,
pour moi, que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je
craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait
faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi,
par la déclaration de ses sentiments, qu'il ne formât le dessein de
tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à
quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille
réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le
désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit
d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir
de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitôt que,
malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite
prison, pour ma première faute; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel
que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait
beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en
produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que
je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à mon ami
Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même
fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus
d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux
personnes dont on connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a
point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir
du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la
compassion. Le coeur, qui se ferme avec tant de soin au reste des
hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur
s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
influence.

Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si
à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir
avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui
écrire un mot, et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui
recommandais le silence et la discrétion, comme un des plus importants
services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie
que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que
Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de
notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas
l'alarmer; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le
plus de plaisir elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à
propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques
légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de
Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y
courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller
paraître aux yeux d'un ami, dont la seule présence devait être un
reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de la bonté de son
coeur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.

Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était
avant moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint
serré longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses
larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et
que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; que la
première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était
encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si
justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit, du ton
le plus tendre, que rien n'était capable de le faire renoncer à cette
qualité; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le dire, mes
fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi; mais
que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la
sent pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir
la secourir.

Nous nous assîmes sur un banc. Hélas! lui dis-je, avec un soupir parti
du fond du coeur votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge;
si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les
laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais
l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
vous faites pour en être attendri. Il me demanda, comme une marque
d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis
mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altérer quelque
chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus
excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle
m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du
destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi
impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les
prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
craintes, du désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir et de
celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis
aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement
le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je
l'étais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de
m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation,
mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon, je
lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je
regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé
à souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la
plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que
tous mes maux ensemble.

Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espèce de secours suis-je capable
de vous donner si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je
n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le
comprit pourtant à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre,
il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui
balance. Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un
refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à quelle alternative me
réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous
voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car
n'est-ce, pas prendre part à votre désordre, que de vous y faire
persévérer? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je
m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette,
qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti;
il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je
trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi,
mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une
condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que
vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la
vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de
vos passions qui vous écarte. Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il
souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me
faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena
aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles
sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai
déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais,
comme c'était la première année qu'il le possédait, il n'avait encore
rien touché du revenu: c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait
cette avance.

Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point
de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous
les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour
s'élever dans mon coeur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans
cet instant de lumière, la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce
combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter
du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu
traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si
charmant.

Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille
n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait
être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du
plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu
toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne
s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu
qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n'étant ni
excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le faste des
grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui
faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était
une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir
qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur
et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse
le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter
parfaitement les douceurs de l'amour j'étais presque certain que sa
tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait
préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais
nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne
me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je
résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse
toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille
choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse
m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence
de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à
M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles
d'un ami. Il me répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne
désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs
pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation,
dans la Ligue de l'Industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper
je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.

M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta
que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus
grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma
misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais
dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les
traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma
figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait
beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la
physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes
artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre
un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,
pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal
théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y
avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de
cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de
M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses
officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai
en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup
d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort
bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement
pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation
quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort
les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des
sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec
mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre
perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse
nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air
d'opulence et de sécurité.

Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de
fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans
cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon
honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je
n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré
de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le
raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais
à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres
prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.
Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si
belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais