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Avis de
l'auteur


Première
partie


Deuxième
partie

Abbé Prévost

Manon Lescaut

PREMIERE PARTIE


Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je
rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ
six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement
de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait
quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il
m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié
d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la
succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des
prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin
par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour
dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris,
en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une
mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les
chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de
fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient
qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le
tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse,
qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait
toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.
Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule,
ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le
priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me
dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour
l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce
qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette
explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille
femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que
c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.
De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle,
et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La
curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon
palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en
effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui
étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une
dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en
tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa
tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si
peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait
néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour
dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait
pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse
bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et
je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il
ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de
l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police.
Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes
actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine
à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la
ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards
pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie
depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce
soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où
ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie
profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était
mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme
qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se
leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté
naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui
dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît
point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit
honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire
connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de
demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables
n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de
tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté.
Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris
le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai
avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière
inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne
veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les
attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé
quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme
considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis
avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre
les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les
suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait
consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la
liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de
temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me
repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un
instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu
l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour
satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route
à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de
monture.

Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber
quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui
dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous
être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service.
Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut
que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique.
J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis
qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis
embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre
créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque
soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre
embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis
fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis
d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que,
s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs
secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour
obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa
maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui
en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce
n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions
de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse
auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye
pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous
empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les
lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous
échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune
homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le
pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne
grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me
remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et
qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant
que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si
charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille
réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.

Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de
cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier
tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en
apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à
Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en
souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de
passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans
les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la
rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus
pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un
vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,
comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu
facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous
abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,
lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me
baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon
immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me
répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu
de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en
argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous
rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience
d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son
voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le
laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me
raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si
noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,
d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non
seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes
plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne
pourrez pas vous empêcher de me plaindre.

Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque
aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent,
que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis
fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le
jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc
son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de
lui.

J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens,
où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient
envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me
proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts
extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement
douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on
me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour
le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments
extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens
de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si
générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer
dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de
m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes
parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le
nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à
retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à
l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un
ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de
quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais
le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de
prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y
faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille
bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de
mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui
surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors
suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais,
du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions
m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune
et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses
soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
d'importunités.

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le
marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon
innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville,
étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes
arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la
curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt.
Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour
pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle
me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence
des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être
excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté
alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur.
Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses
sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et
si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.
L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans
mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était
malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son
penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la
suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention
de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni
dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait
que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment
la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La
douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces
paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma
perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je
l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur
la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour
la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.
Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors
tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une
divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai
mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point
trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la
pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque
chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout
entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout
d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance
générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi.
Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient
échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du
mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât
son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me
dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens,
elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se
procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens
de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le
maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de
mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis
moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et
que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait
sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour
à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui
par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le
plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon
coeur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le
croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je
n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes
veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque
temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,
parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me
trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa
liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta
son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva
flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous
entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de
réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite.
Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à
ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais
préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de
grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous
déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous
ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient
le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double.
Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme
ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos
autres mesures.

Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements
furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le
lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus
donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une
chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les
portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle
dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon
dessein.

Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un
garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une
tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que
Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que
j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître
quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il
m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé
m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix
heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la
contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement,
que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à
votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé
de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous
m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de
confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui
découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui
fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence
de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de
l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma
fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y
opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout
ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais
pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes
qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours
sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la
menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec
plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si
mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit
depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas
découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus
de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru
jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par
cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé,
mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à
former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai
voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je
fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille
protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes
affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la
pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre,
qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir
elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage
que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de
partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans
la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je
l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à
quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en
songeant quelle en atoujours été la récompense.

Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis
avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne
nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;
mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en
sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé
depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon,
elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions
si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience
d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous
regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de
voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la
fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous
fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y
avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont
je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle.
Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités
aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beauté formaient une
chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à
n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu
faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,
par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous
les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour.

Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et,
pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier
général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si
rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin
que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la
débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait
aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à
me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me
réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si
aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais
moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me
flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de
l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce
projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et
du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque
chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à
revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement
cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant
prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon
père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de
notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se
préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit
qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques
parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des
caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans
elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à
toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la
disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense
ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie,
et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable.
Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze
pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente
de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous
ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je
l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.

Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je
serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon
retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre
âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait
point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais,
si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir?
Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de
présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant
que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir
la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui
répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force
d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte
d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je
retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle
m'eût parlé de M. de B...

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.
J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table,
j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait
dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je
voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois
fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.
Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais
de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je
ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu
d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins
constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y
avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres
caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne
connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il
n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne
vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là
un sujet de me haïr.

Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les
libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait
marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à
donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon coeur le
souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue
depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades,
divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon
Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait
nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts
d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul
moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus
avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en
moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes
relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui
faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est
venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un
jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en
aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici
m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en
parlerai moi-même.

Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de
diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien.
J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais
plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il
lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui
s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort
gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je
crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses
regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient
accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la
compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et
languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être
n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon coeur par
mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis
tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!
m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à
pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me
répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me
levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en
essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été
attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps
que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs
personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte.
Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra
rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me
figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des
étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine
avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais
deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes
poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse
sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me
manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par
l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un
carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister
et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit
dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,
nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa
tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir
dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.

J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la
moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut
le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta
vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il
ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent,
l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se
rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue
comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se
retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à
l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le
temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle,
j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre
que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais
été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de
connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me
consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour
quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité
paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre
tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de
retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie
à ma chère Manon.

Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de
mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit
de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la
sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement
dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit
passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les
trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut
de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en
venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et
devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à
l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,
avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était
charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est
dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me
laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à
Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand
matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père
avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle
douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins
durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire
quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en
m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il
me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant
à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais
qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne
pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je
remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui
promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je
triomphais au fond du coeur, car de la manière dont les choses
s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me
dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.

On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et
sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne
grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui
m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon
père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de
perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai
interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de
s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander
s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que
je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que
j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que
mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si
instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement
par le plus terrible de tous les récits.

Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que
je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si
sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha!
s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une
jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand
dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,
puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il
ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise
et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua
de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis
mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car
ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous
sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je
suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance
avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il
y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu
plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais
tout avec un saisissement de coeur auquel j'appréhendais de ne pouvoir
résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit
mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le coeur de ta
princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est
par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas
connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que
tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le
lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre
qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me
faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction
et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te
prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe.
Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas
conserver tes conquêtes.

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque
mot m'avait percé le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait
quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans
sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts
secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus
touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec
toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans
l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les
mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non,
disais-je, il n'a pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence;
il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée
brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le
poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il
pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux!
serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de
m'aimer!

Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me
levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le
transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me
conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi
pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille
vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que,
m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de
sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne
voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai
doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à
faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je
les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut
encore inutile.

Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai
sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut
la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels
je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait
toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne
l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus
perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants
que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais
bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte
et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
l'ingrate Manon.

Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me
connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait
moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les
femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa
tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de
Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce
côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je
lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes
également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui
ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque
bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr,
mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe,
vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si
vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant,
repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,
après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré
à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous
êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me
faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après
un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que
j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon
dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de
B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement
dans ma prison.

J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une
alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de
désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit.
Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les
filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y
apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille
serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous
mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût
infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la
suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la
clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième
livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le
public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un
coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé,
depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure
et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en
conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où
j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée;
enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il
s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux
examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le
Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis
servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du
Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris
auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est
uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter
du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé
tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de
satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me
raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais
parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais
qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été
impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une
demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais
arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement;
qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me
trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie;
qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé
qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son
carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne
m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta
brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de
revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre
aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai
pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes
plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit
des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur
mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une
forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour
entrer dans l'état ecclésiastique.

Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne
m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque
d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux
qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage
et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion,
qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système
de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée,
avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais
un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui
m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des
hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne
seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement,
je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour
n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
être avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans
le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire
l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser
ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le
droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser
avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait.
Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de
Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour
commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du
diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant
notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune
difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit
ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des
Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant
d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois.
J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les
dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité,
mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas
plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à
changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les
fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à
la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie
intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis
effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle
des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans
excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un
instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut
d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré
de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me
portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.

J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de
Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette
violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres
réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point
d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps
arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de
Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de
m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les
quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne
le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de
curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un
nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
de peine à me remettre.

Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont
cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de
gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint
m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir
J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que
je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses
charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin,
si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut
un enchantement.

Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le
dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec
tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque
temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine;
mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans
sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans
lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait
être exprimé.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant
l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je
n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier
douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en
pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa
perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends
mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il
est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en
versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.
Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car
mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces
derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les
noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je
sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive
lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit
transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les
environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les
miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne
m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour.
Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la
souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à
vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres
et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe
que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté.
Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène
aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus
charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments,
qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je,
avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es
trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une
délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice
est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je
le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles
pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune
ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de
vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens
différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,
puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul
de tes regards.

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus
être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle
m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour
elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire
en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux
faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de
tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire
vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques
promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais
juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé
voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré
l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de
mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui
procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon
amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la
confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le
coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos,
sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me
raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à
Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle
avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses
gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le
point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la
dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement
de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au
séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
disposé à lui pardonner.

Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas
touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour
Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel
ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous
arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans
réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je
montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et
l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la
crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice,
elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y
prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez
riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait
abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous
allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre
ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à
lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante
mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné
nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons
heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour
elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou
tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que
j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à
quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous
trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la
ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes
Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez
elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de
précieux était renfermé.

Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit
à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de
notre goût.

Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon
était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des
attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de
toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu
d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune.
Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'étaient
pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie.
Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La
première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas l'économie.
Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je,
peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront
chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons
une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien
d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez
l'Opéra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous
bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il
est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de
changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir. Je me
trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres
craintes.

Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous
eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée
pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments,
de nouvelles occasions de dépense; et loin de regretter les sommes
qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui
procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de
Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hiver approchait; tout
le monde retournait à la ville, et la campagne devenait déserte. Elle me
proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point; mais,
pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y
louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il
nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions
plusieurs fois la semaine, car l'incommodité de revenir si tard à
Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter.
Nous nous donnâmes ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à
la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos
affaires, en faisant naître deux aventures qui causèrent notre ruine.

Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva
malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa
soeur, en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez
nous. C'était un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans
notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des
aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étais
sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je
ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit
juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me
raconta la scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces
brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru
sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.
Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du
corps rentra dans la chambre où nous étions, sans s'être fait annoncer.
Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu;
mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire à Manon
qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait
crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère; mais
que, s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait
appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer
de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un
de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus
son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle
paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à
dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant
entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous
tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce
fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec
tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le
maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait
son frère, et sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le
pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y
traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il
nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas
m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur il avait la fidélité
de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la
nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu
modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour
nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna
cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.

Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher comme il nous
arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans
ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant
la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à
l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque
dommage; elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion,
causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours,
qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent,
qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à
Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai
alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra
d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout
d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé;
l'indigence était le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais déjà que
trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans
la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère.
Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je
la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore
tout ce que tu aimes! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux,
que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de
présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait
nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon
désespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre
perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je
pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de
sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me consoler que vingt
mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans
soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé
dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien,
mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui?
Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes
qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs
talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en
réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé
les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des
sots: cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans
une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les
qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens
pour se tirer de là misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux
richesses des grands en servant à leurs plaisirs: ils en font des dupes;
d'autres servent à leur instruction: ils tâchent d'en faire d'honnêtes
gens; il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent, mais ce n'est pas
là le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs
besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent, et de
quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour
les petits, que la sottise des riches et des grands.

Ces pensées me remirent un peu le coeur et la tête. Je résolus d'abord
d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait
parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître
que ce n'était ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus
clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s'étaient
trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui
expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de me
casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était
la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de
gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire
usage de leurs talents; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais
capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes
mes entreprises.

Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins
demanderaient un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à
Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse?
N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquiétudes quand
vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle
et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour
continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus à
partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait
un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que
mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
répondis-je; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour
m'accorder votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous
êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé
de même, et que, sa soeur ayant une fois violé les lois de son sexe,
quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'était
réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise
conduite. Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses
dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin
que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil
était une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le
priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma
jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reçue de la nature,
pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne
goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon. Je
lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable
à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource,
mais que cela demandait d'être expliqué; qu'entreprendre de jouer
simplement, avec les espérances communes, c'était le vrai moyen
d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu,
les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
était un métier trop dangereux; qu'il y avait une troisième voie, qui
était celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre
que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités
propres à la Ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès
d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque
argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je
lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon
de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.

Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré; je
me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait,
pour moi, que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je
craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait
faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi,
par la déclaration de ses sentiments, qu'il ne formât le dessein de
tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à
quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille
réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le
désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit
d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir
de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitôt que,
malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite
prison, pour ma première faute; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel
que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait
beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en
produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que
je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à mon ami
Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même
fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus
d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux
personnes dont on connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a
point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir
du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la
compassion. Le coeur, qui se ferme avec tant de soin au reste des
hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur
s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
influence.

Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si
à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir
avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui
écrire un mot, et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui
recommandais le silence et la discrétion, comme un des plus importants
services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie
que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que
Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de
notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas
l'alarmer; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le
plus de plaisir elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à
propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques
légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de
Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y
courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller
paraître aux yeux d'un ami, dont la seule présence devait être un
reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de la bonté de son
coeur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.

Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était
avant moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint
serré longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses
larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et
que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; que la
première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était
encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si
justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit, du ton
le plus tendre, que rien n'était capable de le faire renoncer à cette
qualité; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le dire, mes
fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi; mais
que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la
sent pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir
la secourir.

Nous nous assîmes sur un banc. Hélas! lui dis-je, avec un soupir parti
du fond du coeur votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge;
si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les
laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais
l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
vous faites pour en être attendri. Il me demanda, comme une marque
d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis
mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altérer quelque
chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus
excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle
m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du
destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi
impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les
prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
craintes, du désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir et de
celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis
aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement
le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je
l'étais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de
m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation,
mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon, je
lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je
regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé
à souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la
plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que
tous mes maux ensemble.

Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espèce de secours suis-je capable
de vous donner si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je
n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le
comprit pourtant à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre,
il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui
balance. Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un
refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à quelle alternative me
réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous
voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car
n'est-ce, pas prendre part à votre désordre, que de vous y faire
persévérer? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je
m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette,
qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti;
il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je
trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi,
mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une
condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que
vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la
vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de
vos passions qui vous écarte. Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il
souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me
faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena
aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles
sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai
déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais,
comme c'était la première année qu'il le possédait, il n'avait encore
rien touché du revenu: c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait
cette avance.

Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point
de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous
les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour
s'élever dans mon coeur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans
cet instant de lumière, la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce
combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter
du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu
traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si
charmant.

Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille
n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait
être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du
plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu
toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne
s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu
qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n'étant ni
excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le faste des
grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui
faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était
une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir
qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur
et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse
le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter
parfaitement les douceurs de l'amour j'étais presque certain que sa
tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait
préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais
nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne
me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je
résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse
toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille
choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse
m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence
de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à
M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles
d'un ami. Il me répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne
désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs
pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation,
dans la Ligue de l'Industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper
je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.

M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta
que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus
grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma
misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais
dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les
traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma
figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait
beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la
physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes
artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre
un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,
pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal
théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y
avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de
cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de
M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses
officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai
en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup
d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort
bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement
pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation
quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort
les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des
sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec
mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre
perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse
nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air
d'opulence et de sécurité.

Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de
fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans
cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon
honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je
n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré
de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le
raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais
à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres
prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.
Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si
belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais
lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je
lui avais restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle
maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus que jamais dans
les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se
plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du Ciel, et
il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver.
Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à
l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes.
Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de même. La
plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir
tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles;
je ne prévois que trop qu'ils vous seraient bientôt importuns. Adieu,
ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme
une ombre! Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource,
et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont
follement enivré! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer
et à vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et
je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de
Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se
retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit
que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir.

Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je
remarque ainsi les diverses occasions où mon coeur sentit un retour vers
le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de
ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les
caresses de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène
m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de
plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre
affection; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux
et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères,
puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices? Mais, hélas! leur
faible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se
proposer si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent
le sort commun, c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des
regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considérables, que je
pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient
pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon,
devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette
fille était jolie; mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à
des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper
aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si
malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne
nous a jamais été possible de nous relever.

M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit
lorsque nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa
femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils
n'avaient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils
étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant
les ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie
de la vérité, mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent
surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de
mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes
habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident,
Manon vint, tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage
dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un
effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et
aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fit
affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que
je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant,
elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien
plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour
l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les
larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses;
mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En
effet, nous étions ruinés si absolument, qu'il ne nous restait pas une
chemise.

Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me
conseilla d'aller à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M.
le Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand
malheur; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces
deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à
Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui inspirer, pendant mon absence,
une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux
voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit
envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme
elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit
de lui persuader cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et
l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de
G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était
couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de
me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser
seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert
quelques pistoles que j'acceptai. Il était près de quatre heures,
lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore occupé longtemps des
moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me
réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour
aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle était sortie,
une heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un
carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me
parût mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je
laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant
plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos
appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui
était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je
l'ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes:

Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il
n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime;
mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous
sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on
puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait
quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en
croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais
laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur
à qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier
riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et
qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter.

Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à
décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments
je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on
n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux
autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien
démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie
à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment
connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est
certain qu'il devait y entrer de la douleur du dépit, de la jalousie et
de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour! Elle
m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle
fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que
je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il à faire pour elle, après
tout ce que je lui ai sacrifié? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate
se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de
m'aimer! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossièreté de
sentiments! et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas
appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à
ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père; moi qui me suis
retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses
caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien
de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté, du moins,
sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines
cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu
l'esprit pour s'y exposer volontairement.

Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne
m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en
mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement
l'effraya; il me répondit que, si c'était ainsi que je le recevais
lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il
eût pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied
chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai
soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que
tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des
fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là! que
vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens
vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous
reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus
être éclairci sur-le-champ.

Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et
surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre
équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G...
M..., qui passait pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que
le conseil était venu de lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que
de l'y conduire. Je l'y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet honnête
homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a, invitée d'abord à lui
tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques
jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel
avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre
adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai
tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent
de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le
présent, mais que l'avenir amènerait à ma soeur de grands besoins;
qu'elle s'était chargée, d'ailleurs, du soin d'un jeune frère, qui nous
était resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il
la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce
pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit
n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison
commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous même qui êtes ce pauvre
petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous
fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je
compte bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a
laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de
chercher une maison, et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez
alors Manon, qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et
de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.

Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me
trouvai dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une
incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtemps sans
répondre à quantité de questions que Lescaut me faisait l'une sur
l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent
sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en
soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice
et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel
immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état! Je ne le
voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes
regrets et mes désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par
quelle fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une
passion innocente; comment s'est-il changé, pour moi, en une source de
misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux
avec Manon? Pourquoi ne l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de
son amour? Mon père, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas
consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes? Ah! mon
père l'aurait chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne
d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon,
avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les
biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste! Quel
est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai
partager... Mais y a-t-il à balancer si c'est Manon qui l'a réglé, et si
je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en
fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si
vous avez eu dessein de me servir je vous rends grâces. Vous auriez pu
prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas?
Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre
projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait
causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent
de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que
brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se
hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai
rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne
vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions
prévenir les défiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre
fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il
ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen, que de prendre
devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que
j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que
j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que
je me mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à
l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours
après; il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant
avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son
retour; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux
chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti. Malgré la résignation
avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le
murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant.
La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de
son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de
me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus
m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que
j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma
simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours
tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si
contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son
cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs; je
lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me
dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à
te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule
caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec
la majesté du Grand Turc au Sérail.

Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher
que j'ai le coeur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des
alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez
eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la
nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait
bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans
soupirs, et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes à
la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans cette
maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part: ce ne sont plus des
raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel
que le mien; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit
de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une
ingrate et dure maîtresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon
Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me
percent le coeur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous
blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait
pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre
délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation;
mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle
ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour;
qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il
lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec
d'autres bijoux, et par dessus cela, la moitié de la pension annuelle
qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de
recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des
avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à
présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de
fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point
trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses
richesses et à son âge.

Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq
mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon coeur n'avait point
encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il était si satisfait
d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les
longues douleurs. La Fortune ne me délivrera d'un précipice que pour me
faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon, par mille
caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis
qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent
de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres
d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut donc
réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et
cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène
agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon; l'autre,
pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse,
par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement
d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait
à la chambre où il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le
suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se
chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte.

L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre
longtemps. Lescaut était avec sa soeur dans la salle. Le premier
compliment du vieillard fut d'offrir à sa belle un collier des bracelets
et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui
compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents
livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent
de quantité de douceurs dans le goût de la vieille Cour Manon ne put lui
refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur
l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je
prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer.

Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les
bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire
la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez,
monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien
éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons
qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent
monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit
d'un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me
donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étais
un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les
jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura
que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire
prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je
lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le
menton avec la main. Je répondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos
deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma soeur Manon
comme un autre moi-même. L'entendez-vous? dit-il à Lescaut, il a de
l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de
monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les
églises, et je crois bien que j'en trouverai, à Paris, de plus sots que
moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.
Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper
Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout
par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui
raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut
et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son
portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître,
et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort
risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu
sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il
parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi; on
le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un
besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait
trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous
éloignâmes en un instant du quartier.

Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce
n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher J'avais
plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous
profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la
plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.

M. de G... M... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé.
Je ne sais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous
découvrir, mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps
d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur
de Paris et sur l'éloignement qu'il y avait de notre quartier au sien.
Non seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires
présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à
Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui
avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre
histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter et de
nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins.
Nous étions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre
chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de
notre argent, ou plutôt de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait
lever brusquement, ils nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes
deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans
explication, et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare. Il faut avoir
éprouvé de tels revers, pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer.
Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni
de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce
fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une
catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-être, la
vie.

Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée, à mes yeux, et menée dans une
retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute
charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes
eussent eu mes yeux et mon coeur! On ne l'y traita pas barbarement; mais
elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à
remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une
condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je
n'appris ce triste détail que longtemps après, lorsque j'eus essuyé
moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne
m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me
conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare.
J'aurais préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de
tomber. J'avais de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta
lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches,
pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de défense. Le
supérieur parut à l'instant; il était prévenu sur mon arrivée; il me
salua avec beaucoup de douceur Mon Père, lui dis-je, point d'indignités.
Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me
répondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents
l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le
suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la
porte, et le supérieur y étant entré avec moi, leur fit signe de se
retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon Père,
que prétendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il était charmé de me voir
prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler à
m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien, de
profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je
voulusse répondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais
que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne
savez pas, mon Père, l'unique chose qui est capable de m'en faire
goûter! Je le sais, reprit-il; mais j'espère que votre inclination
changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes
aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me
dit naturellement qu'on l'avait informé de tout.

Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis à
verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux
désespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me
rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte
de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond
abattement sans être capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre
chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait rien à
ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait
précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était
la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la
force de ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes
n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur
vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur
l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'espérance et la crainte,
ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble
peuvent être remuées de mille façons différentes; il semble qu'elles
aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des
sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme
elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève au-dessus du
vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient
qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la
honte est une de leurs plus violentes passions.

J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si
excessive au supérieur qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me
traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou
trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour
de jardin, et son zèle s'épuisait en exhortations et en avis salutaires.
Je les recevais avec douceur; je lui marquais même de la reconnaissance.
Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous êtes d'un naturel si doux
et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les désordres
dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent: l'une, comment, avec de si
bonnes qualités, vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et
l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes
conseils et mes instructions, après avoir vécu plusieurs années dans
l'habitude du désordre. Si c'est repentir vous êtes un exemple signalé
des miséricordes du Ciel; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins
un excellent fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons
pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener à une vie
honnête et réglée. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je
résolus de l'augmenter par une conduite qui pût le satisfaire
entièrement, persuadé que c'était le plus sûr moyen d'abréger ma prison.
Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laissé le choix
de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour quelques auteurs
sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier
attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des
preuves du changement qu'il désirait.

Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je
jouai, à Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier,
quand j'étais seul, je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée; je
maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas
plutôt quelque relâche du côté de cet accablement où m'avait jeté la
confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de
Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais
étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurais
dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue
d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement
qu'à moi, j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la
posséder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la
longueur me paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le
succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les
discours du supérieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je
me faisais une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il
me fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes
grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service. Je
pris un jour la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon
élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas absolument le
maître, mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G... M..., à
la sollicitation duquel M. le Lieutenant général de Police m'avait fait
renfermer consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter
repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai déjà essuyés, lui
paraîtront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je
le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il
m'apprit, deux jours après, que G... M... avait été si touché du bien
qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait être dans le
dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait même marqué
beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se
proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne
pût m'être agréable, je la regardais comme un acheminement prochain à ma
liberté.

Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et
moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint
quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour
justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la
faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature
exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient
d'être punis. Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parut
satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre lâcher quelques
railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les petites
chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais dû faire un grand
nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette
pieuse occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour
moi-même, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort
jolies à l'Hôpital. Malgré le frémissement que le nom d'Hôpital me
causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer
Hé oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à
l'Hôpital Général, et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit
que vous à Saint-Lazare.

Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes
yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse
nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis
la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par
terre, et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit
de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais à peine la
liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans
ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-même
la force et la respiration. Ô Dieu! m'écriai-je, en poussant mille
soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, après une telle
infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de
m'assassiner. On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes
passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous
les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les
autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait
pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate, et dans le dépit d'avoir
été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus
étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on
sait être propres à Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le supérieur; ce
n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que
nous en usons de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si
honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès
sans de fortes raisons. Cette réponse acheva de déconcerter M. de G...
M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le supérieur et
moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.

Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul
avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce
désordre. Ô mon Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un
enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus
détestable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G...
M... a eu la lâcheté de commettre. Oh! il m'a percé le coeur Je n'en
reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant.
Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. Je lui fis un récit abrégé de la
longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation
florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par
nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites à ma
maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il
avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le
plus favorable pour nous. Voilà, continuai-je, de quelle source est venu
le zèle de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crédit de me
faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne,
mais, mon Père, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus
chère moitié de moi-même, il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital,
il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. À
l'Hôpital, mon Père! Ô Ciel! ma charmante maîtresse, ma chère reine à
l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures! Où trouverai-je
assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon Père,
me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me
dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la
racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre,
mais qu'il s'était figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y
prendre intérêt, était quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma
famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce
que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes
affaires, et qu'il ne doutait point que le récit qu'il avait dessein
d'en faire à M. le Lieutenant général de Police ne pût contribuer à ma
liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à
donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de
part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons
prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de
la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller
de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne fût-ce, ajouta-t-il, que pour
prévenir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est
sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré
pour se faire redouter.

J'attendis le retour du Père avec toutes les agitations d'un malheureux
qui touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice
inexprimable de me représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de
cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée, et le
souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette
maison d'horreur renouvelait à tous moments mes transports. J'étais
tellement résolu de la secourir à quelque prix et par quelque moyen que
ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint-Lazare, s'il m'eût été
impossible d'en sortir autrement. Je réfléchis donc sur les voies que
j'avais à prendre, s'il arrivait que le Lieutenant général de Police
continuât de m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les
épreuves; je parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût
m'assurer d'une évasion certaine, et je craignis d'être renfermé plus
étroitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le
nom de quelques amis, de qui je pouvais espérer du secours; mais quel
moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir formé un
plan si adroit qu'il pourrait réussir et je remis à l'arranger encore
mieux après le retour du Père supérieur, si l'inutilité de sa démarche
me le rendait nécessaire. Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas,
sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
J'ai parlé, me dit-il, à M. le Lieutenant général de Police, mais je lui
ai parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et
l'a si fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer
de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.

Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru
s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de
G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le
satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait
vous être inutile. Il m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je
vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières. Cette
explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps de
faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais à renverser mes
desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui
témoignai, au contraire, que dans la nécessité de demeurer c'était une
douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le
priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grâce, qui n'était de
nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup à ma
tranquillité; c'était de faire avertir un de mes amis, un saint
ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j'étais à
Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite.
Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'était mon ami Tiberge
dont il était question; non que j'espérasse de lui les secours
nécessaires pour ma liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un
instrument éloigné, sans qu'il en eût même connaissance. En un mot,
voici mon projet: je voulais écrire à Lescaut et le charger, lui et nos
amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de
lui faire tenir ma lettre; ce devait être l'office de Tiberge.
Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je
craignais qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon
dessein était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que
je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant
de rendre promptement la première à son adresse, et comme il était
nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je
voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander à me voir
sous le nom de mon frère aîné, qui était venu exprès à Paris pour
prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui
des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs.
Le Père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de
l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il
ignorât mon aventure; il savait que j'étais à Saint-Lazare, et peut-être
n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce qu'il croyait capable de me
ramener au devoir Il accourut aussitôt à ma chambre.

Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes
dispositions. Je lui ouvris mon coeur sans réserve, excepté sur le
dessein de ma fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que
je veux paraître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici
un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les
châtiments du Ciel, en un mot un coeur dégagé de l'amour et revenu des
charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me
revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois: toujours tendre,
et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me
lasse point de chercher mon bonheur.

Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on
voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice
jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu; mais que c'était, du
moins, à des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient
les dupes de l'apparence; mais que, de reconnaître, comme je le faisais,
que l'objet de mes attachements n'était propre qu'à me rendre coupable
et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans
l'infortune et dans le crime, c'était une contradiction d'idées et de
conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.

Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose
rien à vos armes! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous
prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de
peines, de traverses et d'inquiétudes? Quel nom donnerez-vous à la
prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous,
comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur
pour l'âme? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce
bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour
parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels
on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du
plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme
heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et
d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime
Manon; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et
tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse; mais
l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur et je
me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les
chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc
égales de votre côté et du mien; ou s'il y a quelque différence, elle
est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et
l'autre est éloigné; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire
sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est
certaine que par la foi.

Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me
disant, de l'air le plus sérieux, que, non seulement ce que je venais de
dire blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme
d'impiété et d'irréligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme
de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est une idée
des plus libertines et des plus monstrueuses.

J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce
n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein
d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la
persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé
que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est
à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je
soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de la
vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? Qui refuse d'en
convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la
force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines?
Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère
vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Répondrez-vous
encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont
pas infaillibles et nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de
croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie
douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours
paisibles et fortunées, et, ce qui fait encore une différence qui m'est
extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu
que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et
mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à
se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a
point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un coeur de l'amour, que de
lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans
l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est
certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en
forme une autre idée; or le coeur n'a pas besoin de se consulter
longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux
de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en
promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se
défier des promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me
ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire,
mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien
que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues,
qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et ce qui fera
peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces
et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand
sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons,
elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités.

Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint
qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule
objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du
moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance
de cette rémunération dont je me faisais une si grande idée. Ô cher ami!
lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse.
Hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action
est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour
oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense
que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis,
répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais
je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent.

Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il
comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes
désordres. Son amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner
des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère.
Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais
de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma
lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et je ne manquai
point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'écrire. Il eut
la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la fin du
jour, celle qui était pour lui.

Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de
mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en
fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je;
apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un
bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa
soeur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement, qu'il n'avait
appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que,
s'étant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la
liberté de lui parler. Malheureux G... M...! m'écriai-je, que tu me le
paieras cher!

Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une
entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la
soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties
extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant
sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez marqué, il y
aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au
troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans
la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je;
j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins
rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se
ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les
galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchés par des
portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour de
sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me
parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisément, me dit
Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si
peu dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet
fût chargé. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de
vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-vis de la porte de cette
maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y
rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui
dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne pouvait paraître
raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin
qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut admis
avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il
n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur.

Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai
presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de
quoi n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais
remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me
promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir
les clefs de toutes les portes au supérieur et qu'il régnait ensuite un
profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde était
retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de
communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution était de
lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait
difficulté de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en
attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire,
c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une,
pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient
endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumée. Je
frappai d'abord doucement à la porte du Père, pour l'éveiller sans
bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que
c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, néanmoins, la précaution de
demander au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui.
Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui
faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon
cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amène
si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tiré à l'autre bout opposé
à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impossible de demeurer plus
longtemps à Saint-Lazare; que la nuit était un temps commode pour sortir
sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait à
m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.

Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me
considérer sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris
la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés,
mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour
moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût; et de peur qu'il ne lui prît
envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un
pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour
reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui
répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans
cette nécessité; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si
mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais,
mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait?
quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! répliquai-je avec
impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre.
Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les
clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y
résoudre. À mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me
répétait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de
bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous
arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la
rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma
chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il
s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite
chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met
la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de
m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son
secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer
Je ne le marchandai point; je lui lâchai le coup au milieu de la
poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez
fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever
ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de
l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut
qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.

Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer
un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous
chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans
laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes
passer la nuit chez un traiteur où je me remis un peu de la mauvaise
chère que j'avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins
m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la
délivrer dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans
cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y
emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon
évasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'était arrivé en sortant,
causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant général de
Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si
je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare,
il était à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques
jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu l'être aussi
pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec
ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je
passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je
demeurai jusqu'au soir.

J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients
pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore
plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de
force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la déesse même de
l'invention n'aurait pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour que
je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques
informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.

Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de
m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous
parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu
parler avec admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y
observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et de
circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs,
dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses
qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je
m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en oeuvre. Je
lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces
messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un
compte certain, mais que, pour M. de T., qui était un des principaux, il
lui connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs
fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis
presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en
retournant chez lui, du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui
dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est
dans un certain goût de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de
son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de
refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai formé le dessein de
l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait
des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est
point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque
chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part
à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir ajoutai-je, plus
longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que
j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la
vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose
par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.

Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut
possible, dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans
un fiacre à la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la
visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses
civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour échauffer ses
sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma
maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être égalées que l'une
par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu Manon, il avait
entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait été
la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé
de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus
en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le
détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez,
monsieur continuai-je, que l'intérêt de ma vie et celui de mon coeur
sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que
l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé
de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer
qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort
sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle
d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne
pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma
visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié
comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de
la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre
Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal
assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de
faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes
bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne
l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je
trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont
je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La
seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre
pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manière
qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous
embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que
la bonté de nos coeurs et une simple disposition qui porte un homme
tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa
les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes
aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me
trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de
l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon
cher Monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir
ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me
rendez tout à fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte
en versant tout mon sang pour vous servir.

Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où
nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me
remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un
café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes
ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en
traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc
l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes! Ciel!
conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après
cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grâce à vous
demander.

M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent
de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se
fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y
conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir
sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on
avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le
temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était une douceur angélique;
qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avait versé
continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son
arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son
malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du
matin jusqu'au soir à la réserve de quelques heures qu'elle employait à
la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue
proprement. Il m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais
manqué.

Nous approchâmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis à M.
de T...: Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende
qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous
fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs
discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation,
qu'il était de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre
bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle
apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à
ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer Quand?
reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il; ce bienheureux moment ne
tardera point; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle
comprit que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec
précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse
qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits
amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour
répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart
d'heure, une scène qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me
dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel
je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi
mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour
m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle.

Tout le teste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être
infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui
appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de
l'état où elle était, et de celui d'où je ne faisais que sortir M. de
T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment
pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette
première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous
en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce
conseil; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser partir.
Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les
habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous!
disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de
la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement,
il ne faut plus l'appeler l'Hôpital; c'est Versailles, depuis qu'une
personne qui mérite l'empire de tous les coeurs y est renfermée.

Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour
l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins
basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre
entrevue; ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui
fis présent, acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart, en
descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez
prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me
dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me
sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette
proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des
promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait
toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé,
lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que
ta fortune est aussi assurée que la mienne. Je voulus savoir quels
moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui
ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à
celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir; Je lui
demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en
traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque
danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique
je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T... pour lui
communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre
douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle
pouvait absolument s'échapper de cette manière; mais, si elle est
reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être
fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter
Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux
recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un
homme s'échappe aisément, quand il est seul, mais il est presque
impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que
me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un
espoir si proche de mettre Manon en liberté.

Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence
et de témérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de
quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque
village voisin. Nous convînmes donc, avec le valet, de ne pas remettre
son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi
certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des
habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas
aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en
trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain
deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le
reste.

Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du
linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui
ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un
moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je
lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il
ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte que
j'avais malheureusement oubliée. L'oubli de cette pièce nécessaire nous
eût, sans doute, apprêtés à rire si l'embarras où il nous mettait eût
été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature
fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti, qui fut de
sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout
était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de
passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur
insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu
au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes
pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre
portière étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma
chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le
cocher me demanda où il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui
dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de
Manon.

Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un
fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je
lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me
répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise
affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait
Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas
d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de ce coquin
n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions
trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il
y a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à
brûler l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut.
Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de
nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.

Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous
n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je
sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut
descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau
démêlé, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir
promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais
par une autre raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le
payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à
la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais.
Comme il était d'une humeur brusque, et nullement accoutumé à ménager un
fiacre, il me répondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il.
Vingt coups de canne à ce coquin-là! J'eus beau lui représenter
doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air
d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être
arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un
mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je
l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai
inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne
doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à
Lescaut. Je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner
pour le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher et nous sortîmes
promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est
quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les
événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme,
dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait
sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il
exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet; il
ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba,
sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos
secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par
le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le
valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que
j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de
la rue. Nous y montâmes, mais lorsque le cocher me demanda où il fallait
nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point
d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours.
J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi pistole dans ma
bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon
qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs,
l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore
sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins
heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours
avec Manon, lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer.
J'espérai non seulement d'y être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre
quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis-je au
cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole: autre sujet
d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs; c'était toute la somme
qui restait dans ma bourse.

Je consolais Manon, en avançant; mais, au fond, j'avais le désespoir
dans le coeur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas
eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule
pensée me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle
est à moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur.
Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce
que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment était vrai;
cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du
monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite
partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour
est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les
richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus
désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré
lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.

Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à
l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de
voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux
environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis
servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune.
Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en
rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris, le lendemain,
pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.

Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu
à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus
claires. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la
frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura
que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait
que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc
extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire,
reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non,
jamais, répliqua-t-elle; et cette assurance fut confirmée par tant de
caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle
pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était
sincère; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce
point? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n'était plus
rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant
les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans
la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une
dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la
plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance
et de ma fortune.

Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain
d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge
et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je
n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein,
dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais
c'était une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je
marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais dessein de
m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de
tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris.

Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de
réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles.
J'avais besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités
présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir
des espérances pour l'avenir et ce qui n'était pas de moindre
importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la
sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en
combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en
retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans une
chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait
temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.

Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T...
m'avait offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême
répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage,
que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire
part de son bien! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une
bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble,
par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je
n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié
de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon
Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il
sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra
essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter
ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang
plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du
trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout
espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si
éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la
moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang
plutôt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier,
ajoutai-je, après une réflexion d'un moment; je le donnerais plus
volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications.
Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de
l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je
à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle
me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des
choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter
mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour
l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer
après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord
chez Tiberge, et de là chez M. de T...

En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le
payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis
conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à
l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris
l'extrémité de mes besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent
pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un
seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet
air ouvert et ce plaisir à donner qui c'est connu que de l'amour et de
la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du
succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché,
c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me
trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car
lorsqu'il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à
le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais
point parlé de Manon; il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa
morale ne tomba que sur la fuite téméraire de Saint-Lazare et sur la
crainte où il était qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y
avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant
allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il
avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière
dont j'en étais sorti; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le
Supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi; qu'il
avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général
de Police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la
mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avais donc, de ce
côté-là, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre
sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel
donnait à mes affaires; que je devais commencer par écrire à mon père,
et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son
conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le
sein de ma famille.

J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses
satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du
côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre.
En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre
idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais
même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment,
qu'elle me tenait moins au coeur puisque je paraissais si tranquille sur
son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins
d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que
j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses
volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous
prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurais eu peine à
lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état
ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que
je voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de
m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce
dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de
vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices; cela
était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je
promis à Tiberge de faire partir le jour même, une lettre pour mon père.
J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le quittant, et
j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma
lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel.

Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir
quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en
allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma
liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à
craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses
assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela,
l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut,
dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m'effraya
si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis
appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de
ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que
je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut.
Il me dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu
part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et
qu'il avait demandé à la voir en feignant d'ignorer ce qui était arrivé;
qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était
empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une
étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon
eût pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'était contenté de
répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout
pour la liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez
Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse;
que l'hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté
qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'était pas étonnant que
nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous
devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait
d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il n'avait pas
refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de
cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis
de Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut
avait gagné si rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins
en une heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait
sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme
qu'il avait perdue; et sur quelques difficultés nées à cette occasion,
ils s'étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé
de sortir pour mettre l'épée à la main, et l'autre avait juré, en le
quittant, de lui casser la tête: ce qu'il avait exécuté le soir même. M.
de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par
rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne
balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de
trouver bon qu'il allât souper avec nous.

Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon,
je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir
la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands.
Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue
d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par le simple mouvement d'une
belle âme, mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les
marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs
étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et
lorsque je me disposais à les payer il défendit absolument aux marchands
de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce que
je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin
de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais
parti.

Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le
priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper
Notre attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il
nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus
intéressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous eûmes fini de
souper il continua dans ces termes.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.