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Acte 5

Corneille

  • L'illusion comique

Acte IV


SCENE PREMIERE.


ISABELLE.
Enfin le terme approche : un jugement inique
Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique,
A son propre assassin immoler mon amant,
Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment.
Par un décret injuste autant comme sévère,
Demain doit triompher la haine de mon père,
La faveur du pays, la qualité du mort,
Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort.
Hélas ! que d'ennemis, et de quelle puissance,
Contre le faible appui que donne l'innocence,
Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait !
Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime,
T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.
Mais en vain après toi l'on me laisse le jour ;
Je veux perdre la vie en perdant mon amour :
Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose ;
Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
Et le même moment verra par deux trépas
Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas.
Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue
De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue ;
Et si ma perte alors fait naître tes douleurs,
Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs.
Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes
D'un si doux entretien augmentera les charmes ;
Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter,
Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter,
S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres,
Présenter à tes yeux mille images funèbres,
Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
Te reprocher ma mort, t'appeler après moi,
Accabler de malheurs ta languissante vie,
Et te réduire au point de me porter envie.
Enfin...


SCENE II.


LYSE.
Quoi ! Chacun dort, et vous êtes ici ?
Je vous jure, monsieur en est en grand souci.

ISABELLE.
Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte.
Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte :
Ici je vis Clindor pour la dernière fois ;
Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
Et remet plus avant en mon âme éperdue
L'aimable souvenir d'une si chère vue.

LYSE.
Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis !

ISABELLE.
Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis ?

LYSE.
De deux amants parfaits dont vous étiez servie,
L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie :
Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux,
Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.

ISABELLE.
De quel front oses-tu me tenir ces paroles ?

LYSE.
Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles ?
Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas,
Rappeler votre amant des portes du trépas ?
Songez plutôt à faire une illustre conquête ;
Je sais pour vos liens une âme toute prête,
Un homme incomparable.

ISABELLE.
Ote-toi de mes yeux.

LYSE.
Le meilleur jugement ne choisirait pas mieux.

ISABELLE.
Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie ?

LYSE.
Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie ?

ISABELLE.
D'où te vient cette joie ainsi hors de saison ?

LYSE.
Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.

ISABELLE.
Ah ! Ne me conte rien.

LYSE.
Mais l'affaire vous touche.

ISABELLE.
Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche.

LYSE.
Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs,
Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs :
Elle a sauvé Clindor.

ISABELLE.
Sauvé Clindor ?

LYSE.
Lui-même :
Jugez après cela comme quoi je vous aime.

ISABELLE.
Eh ! De grâce, où faut-il que je l'aille trouver ?

LYSE.
Je n'ai que commencé : c'est à vous d'achever.

ISABELLE.
Ah ! Lyse !

LYSE.
Tout de bon, seriez-vous pour le suivre ?

ISABELLE.
Si je suivrais celui sans qui je ne puis vivre ?
Lyse, si ton esprit ne le tire des fers,
Je l'accompagnerai jusque dans les enfers.
Va, ne demande plus si je suivrais sa fuite.

LYSE.
Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite,
Ecoutez où j'en suis, et secondez mes coups :
Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous.
La prison est tout proche.

ISABELLE.
Eh bien ?

LYSE.
Ce voisinage
Au frère du concierge a fait voir mon visage ;
Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer,
Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer.

ISABELLE.
Je n'en avais rien su !

LYSE.
J'en avais tant de honte
Que je mourais de peur qu'on vous en fît le conte ;
Mais depuis quatre jours votre amant arrêté
A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté.
Des yeux et du discours flattant son espérance,
D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence.
Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé,
On fait tout pour l'objet dont on est enflammé.
Par là j'ai sur son âme assuré mon empire,
Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire.
Quand il n'a plus douté de mon affection,
J'ai fondé mes refus sur sa condition ;
Et lui, pour m'obliger, jurait de s'y déplaire,
Mais que malaisément il s'en pouvait défaire ;
Que les clefs des prisons qu'il gardait aujourd'hui
Etaient le plus grand bien de son frère et de lui.
Moi de dire soudain que sa bonne fortune
Ne lui pouvait offrir d'heure plus opportune ;
Que, pour se faire riche et pour me posséder,
Il n'avait seulement qu'à s'en accommoder ;
Qu'il tenait dans les fers un seigneur de Bretagne
Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne ;
Qu'il fallait le sauver et le suivre chez lui ;
Qu'il nous ferait du bien et serait notre appui.
Il demeure étonné ; je le presse, il s'excuse ;
Il me parle d'amour, et moi je le refuse ;
Je le quitte en colère, il me suit tout confus,
Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.

ISABELLE.
Mais enfin ?

LYSE.
J'y retourne, et le trouve fort triste ;
Je le juge ébranlé ; je l'attaque : il résiste.
Ce matin : " En un mot, le péril est pressant,
Ai-je dit ; tu peux tout, et ton frère est absent.
-- mais il faut de l'argent pour un si long voyage,
M'a-t-il dit ; il en faut pour faire l'équipage :
Ce cavalier en manque."

ISABELLE.
Ah ! Lyse, tu devais
Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avais :
Perles, bagues, habits.

LYSE.
J'ai bien fait davantage :
J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage,
Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous,
Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux,
Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie
Touchant votre Clindor brouillait sa fantaisie,
Et que tous ces détours provenaient seulement
D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant.
Il est parti soudain après votre amour sue,
A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue,
Et vous mande par moi qu'environ à minuit
Vous soyez toute prête à déloger sans bruit.

ISABELLE.
Que tu me rends heureuse !

LYSE.
Ajoutez-y, de grâce,
Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace,
C'est me sacrifier à vos contentements.

ISABELLE.
Aussi...

LYSE.
Je ne veux point de vos remerciements.
Allez ployer bagage, et pour grossir la somme,
Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme.
Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché ;
J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché :
Je vous les livre.

ISABELLE.
Allons y travailler ensemble.

LYSE.
Passez-vous de mon aide.

ISABELLE.
Eh quoi ! Le coeur te tremble ?

LYSE.
Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller :
Nous ne nous garderions jamais de babiller.

ISABELLE.
Folle, tu ris toujours.

LYSE.
De peur d'une surprise,
Je dois attendre ici le chef de l'entreprise ;
S'il tardait à la rue, il serait reconnu ;
Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu.
C'est là sans raillerie.

ISABELLE.
Adieu donc : je te laisse,
Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse.

LYSE.
C'est du moins.

ISABELLE.
Fais bon guet.

LYSE.
Vous, faites bon butin.


SCENE III.


LYSE.
Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin ;
Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre,
Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre.
On me vengeait de toi par delà mes désirs :
Je n'avais de dessein que contre tes plaisirs.
Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie ;
Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie ;
Et mon amour éteint, te voyant en danger,
Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger.
J'espère aussi, Clindor, que pour reconnaissance,
De ton ingrat amour étouffant la licence...


SCENE IV.


ISABELLE.
Quoi ! Chez nous, et de nuit !

MATAMORE.
L'autre jour...

ISABELLE.
Qu'est-ce-ci : "L'autre jour ?"
Est-il temps que je vous trouve ici ?

LYSE.
C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre ?

ISABELLE.
En montant l'escalier je l'en ai vu descendre.

MATAMORE.
L'autre jour, au défaut de mon affection,
J'assurai vos appas de ma protection.

ISABELLE.
Après ?

MATAMORE.
On vint ici faire une brouillerie ;
Vous rentrâtes voyant cette forfanterie ;
Et pour vous protéger, je vous suivis soudain.

ISABELLE.
Votre valeur prit lors un généreux dessein.
Depuis ?

MATAMORE.
Pour conserver une dame si belle,
Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.

ISABELLE.
Sans sortir ?

MATAMORE.
Sans sortir.

LYSE.
C'est-à-dire, en deux mots,
Que la peur l'enfermait dans la chambre aux fagots.

MATAMORE.
La peur ?

LYSE.
Oui, vous tremblez : la vôtre est sans égale.

MATAMORE.
Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale ;
Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi ;
Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.

LYSE.
Votre caprice est rare à choisir des montures.

MATAMORE.
C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.

ISABELLE.
Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours :
Vous avez demeuré là dedans quatre jours ?

MATAMORE.
Quatre jours.

ISABELLE.
Et vécu ?

MATAMORE.
De nectar, d'ambrosie.

LYSE.
Je crois que cette viande aisément rassasie ?

MATAMORE.
Aucunement.

ISABELLE.
Enfin vous étiez descendu...

MATAMORE.
Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu,
Pour rompre sa prison, en fracasser les portes,
Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes.

LYSE.
Avouez franchement que, pressé de la faim,
Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain.

MATAMORE.
L'un et l'autre, parbieu ! cette ambrosie est fade :
J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade.
C'est un mets délicat, et de peu de soutien :
A moins que d'être un dieu l'on n'en vivrait pas bien ;
Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre,
Il allonge les dents, et rétrécit le ventre.

LYSE.
Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisait pas ?

MATAMORE.
Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas,
Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine,
Mêler la viande humaine avecque la divine.

ISABELLE.
Vous aviez, après tout, dessein de nous voler.

MATAMORE.
Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller ?
Si je laisse une fois échapper ma colère...

ISABELLE.
Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père.

MATAMORE.
Un sot les attendrait.


SCENE V.


LYSE.
Vous ne le tenez pas.

ISABELLE.
Il nous avait bien dit que la peur a bon pas.

LYSE.
Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.

ISABELLE.
Rien du tout. Que veux-tu ? sa rencontre en est cause.

LYSE.
Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller.

ISABELLE.
Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler.
Moi qui, seule et de nuit, craignais son insolence,
Et beaucoup plus encor de troubler le silence,
J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci,
Que le meilleur était de l'amener ici.
Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante,
Puisque j'ose affronter cette humeur violente.

LYSE.
J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer :
C'est bien du temps perdu.

ISABELLE.
Je vais le réparer.

LYSE.
Voici le conducteur de notre intelligence ;
Sachez auparavant toute sa diligence.


SCENE VI.


ISABELLE.
Eh bien ! mon grand ami, braverons-nous le sort ?
Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort ?
Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.
Le geôlier.
Bannissez vos frayeurs : tout va le mieux du monde ;
Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts,
Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts.

ISABELLE.
Je te dois regarder comme un dieu tutélaire,
Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.
Le geôlier.
Voici le prix unique où tout mon coeur prétend.

ISABELLE.
Lyse, il faut te résoudre à le rendre content.

LYSE.
Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile :
Comment ouvrirons-nous les portes de la ville ?
Le geôlier.
On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs ;
Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours :
Nous pourrons aisément sortir par ses ruines.

ISABELLE.
Ah ! que je me trouvais sur d'étranges épines !
Le geôlier.
Mais il faut se hâter.

ISABELLE.
Nous partirons soudain.
Viens nous aider là-haut à faire notre main.


SCENE VII.


CLINDOR.
Aimables souvenirs de mes chères délices,
Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices,
Que malgré les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi !
Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ;
Et lorsque du trépas les plus noires couleurs
Viendront à mon esprit figurer mes malheurs,
Figurez aussitôt à mon âme interdite
Combien je fus heureux par delà mon mérite.
Lorsque je me plaindrai de leur sévérité,
Redites-moi l'excès de ma témérité :
Que d'un si haut dessein ma fortune incapable
Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste châtiment.
Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie !
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas ! que je me flatte, et que j'ai d'artifice
A me dissimuler la honte d'un supplice !
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux ?
L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine :
Il succomba vivant, et mort il m'assassine ;
Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras ;
Mille assassins nouveaux naissent de son trépas ;
Et je vois de son sang, fécond en perfidies,
S'élever contre moi des âmes plus hardies,
De qui les passions, s'armant d'autorité,
Font un meurtre public avec impunité.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime,
Donner au déloyal ma tête pour victime ;
Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt,
Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt.
Ainsi de tous côtés ma perte était certaine :
J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine.
D'un péril évité je tombe en un nouveau,
Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau.
Je frémis à penser à ma triste aventure ;
Dans le sein du repos je suis à la torture :
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil ;
J'en ai devant les yeux les funestes ministres ;
On me lit du sénat les mandements sinistres ;
Je sors les fers aux pieds ; j'entends déjà le bruit
De l'amas insolent d'un peuple qui me suit ;
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare :
Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare ;
Je ne découvre rien qui m'ose secourir,
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ;
Et sitôt que je pense à tes divins attraits,
Je vois évanouir ces infâmes portraits.
Quelques rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison ?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ?


SCENE VIII.


Le geôlier.
Les juges assemblés pour punir votre audace,
Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce.

CLINDOR.
M'ont fait grâce, bons dieux !

Le geôlier.
Oui, vous mourrez de nuit.

CLINDOR.
De leur compassion est-ce là tout le fruit ?

Le geôlier.
Que de cette faveur vous tenez peu de conte !
D'un supplice public c'est vous sauver la honte.

CLINDOR.
Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort,
Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort ?

Le geôlier.
Il la faut recevoir avec meilleur visage.

CLINDOR.
Fais ton office, ami, sans causer davantage.

Le geôlier.
Une troupe d'archers là dehors vous attend ;
Peut-être en les voyant serez-vous plus content.


SCENE IX.


ISABELLE.
Lyse, nous l'allons voir.

LYSE.
Que vous êtes ravie !

ISABELLE.
Ne le serais-je point de recevoir la vie ?
Son destin et le mien prennent un même cours,
Et je mourrais du coup qui trancherait ses jours.

Le geôlier.
Monsieur, connaissez-vous beaucoup d'archers semblables ?

CLINDOR.
Ah ! Madame, est-ce vous ? Surprises adorables !
Trompeur trop obligeant, tu disais bien vraiment
Que je mourrais de nuit, mais de contentement.

ISABELLE.
Clindor !

Le geôlier.
Ne perdons point le temps à ces caresses :
Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses.

CLINDOR.
Quoi ! Lyse est donc la sienne ?

ISABELLE.
Ecoutez le discours
De votre liberté qu'ont produit leurs amours.

Le geôlier.
En lieu de sûreté le babil est de mise ;
Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise ;

ISABELLE.
Sauvons-nous : mais avant, promettez-nous tous deux
Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux :
Autrement, nous rentrons.

CLINDOR.
Que cela ne vous tienne :
Je vous donne ma foi.

Le geôlier.
Lyse, reçois la mienne.

ISABELLE.
Sur un gage si beau j'ose tout hasarder.

Le geôlier.
Nous nous amusons trop, il est temps d'évader.


SCENE X.


ALCANDRE.
Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces.
Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.

PRIDAMANT.
A la fin je respire.

ALCANDRE.
Après un tel bonheur,
Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur.
Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages,
S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages,
Ni par quel art non plus ils se sont élevés :
Il suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés,
Et que, sans vous en faire une histoire importune,
Je vous les vais montrer en leur haute fortune.
Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux,
Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux.
Ceux que vous avez vus représenter de suite
A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite,
N'étant pas destinés aux hautes fonctions,
N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions.

Commentaire composé, étude ou lecture analytique
L'illusion comique de Corneille