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Marivaux
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Le jeu de l'amour et du hasard - Acte II, scène 11

L'acte II est l'acte où se succèdent les duos amoureux. C'est aussi l'acte dans lequel Silvia subit une série d'épreuves : c'est d'abord l'épreuve que lui impose Lisette en mettant au jour son comportement ambigu (scène 7), c'est ensuite la déclaration d'amour de Dorante auquel elle accepte de faire des concessions. Silvia perd petit à petit ses défenses et découvre son trouble. La scène 11 est l'apogée du processus avant la révélation de l'identité de Dorante à la scène 12.
Monsieur Orgon et Mario ont surpris la scène de duo amoureux entre Bourguignon/Dorante et Silvia. Ils sont maintenant seuls avec Silvia et la poussent dans ses derniers retranchements pour lui faire admettre ses sentiments dans le but de faire son bonheur.



L'enfermement de Silvia.
Dans un premier temps, les deux hommes jouent la comédie pour Silvia en se donnant la réplique. Monsieur Orgon évoque devant Silvia la scène précédente et la situation de gêne qu'il a surprise. Il pousse Silvia à justifier l'embarras qu'il a détecté à travers les propos entendus et le jeu de regards. Mario, en écho à son père, pointe le trouble de sa soeur en formulant son aspect indéfinissable : " Il y a quelque chose ". Silvia se trouve donc prise en tenaille entre ces deux interventions qui tentent de l'enfermer dans ce trouble. Mais elle esquive, refuse d'entrer dans ce jeu et affecte l'incompréhension et l'étonnement. Pour ce faire, elle rebondit sur les mots de ses interlocuteurs, en les contestant ou en retournant ironiquement leur sens. Ainsi, elle refuse de convenir de la réalité dans une forme de dénégation, dont on ne sait, d'abord, s'il s'agit de mauvaise foi.
Monsieur Orgon attaque donc sur un deuxième front. Il réitère l'accusation, à laquelle Silvia a déjà dû faire face avec Lisette, selon laquelle Bourguignon/Dorante influencerait son jugement sur Dorante/Arlequin. Monsieur Orgon joue de cette accusation - il la répète avec des variations à trois reprises (réplique 5, 9 et 15) - pour tenter de la faire sortir de ses gonds comme dans la scène avec Lisette. Forte de sa première expérience, Silvia esquive à chaque fois soit avec humour (réplique 8), soit avec un argument ferme : " personne au monde que son maître ne m'a donné l'aversion naturelle que j'ai pour lui ". Mais à la troisième intervention de son père (réplique15), elle a le sentiment de se heurter à un mur, à une totale incommunication : " Vous ne m'écoutez donc point, mon père ? ". La solitude de Silvia se fait plus prégnante.
La cruauté de la scène vient par ailleurs du rôle qu'assume Mario. C'est lui qui ponctue la scène pour attiser l'impatience de Silvia, et la pousser à bout. Sur un ton taquin, parfois léger ou complice mais ironique, il met en doute la parole de sa soeur et lui signifie qu'il n'est pas dupe de ses réponses. C'est lui qui réussit à la déstabiliser et à la fragiliser en la mettant face à son emportement et à l'ampleur de sa réaction (réplique 13).

Silvia ne maîtrise plus la situation
Les deux personnages masculins sont de véritables manipulateurs, ils tirent sciemment les fils de l'intrigue puisqu'ils savent ce que Silvia ne sait pas. C'est de ce jeu du théâtre dans le théâtre que vient la cruauté de la scène pour Silvia, mais aussi, et en même temps, un comique subtil pour le spectateur. Silvia qui souhaitait maîtriser sa vie et surtout sa vie de femme perd totalement le contrôle de la situation. Son stratagème s'est retourné contre elle, elle est prisonnière de son masque alors qu'elle pensait qu'il lui apporterait la liberté et elle souhaite d'ailleurs se démasquer. Elle ne se doute pas que ces deux êtres si proches se jouent d'elle et elle avoue sa lassitude : " C'est que je suis bien lasse de mon personnage ". Cette parole est vraie puisque le personnage qu'elle joue l'entraîne dans la situation problématique d'un amour hors de sa condition mais elle est aussi un prétexte destiné à Mario pour justifier son emportement.
En effet, si Silvia maîtrisait le dialogue dans la première partie de la scène, nous l'avons vu, elle perd son sang-froid face aux flèches de son frère. Les deux didascalies (" avec vivacité " puis " avec feu "), remarquables tant elles sont rares dans l'écriture de Marivaux, soulignent l'émotion de Silvia et en signalent sa progression. Son étonnement se transforme ensuite en incompréhension : elle est totalement désorientée par l'acharnement de ses interlocuteurs. Elle avoue sa défaite, elle est prête à tout leur concéder ; son assurance du premier acte s'effondre : " c'est tout ce qui vous plaira, mais je n'y entends rien ".

Le langage et la réalité
La dernière et longue réplique de Silvia porte sur les propos et le langage de ses interlocuteurs : " que vos discours sont désobligeants ! " " j'essuie des expressions bien étranges ; je n'entends plus que des choses inouïes, qu'un langage inconcevable " Elle reformule les propos entendus et par là même critique l'utilisation que font les deux hommes du langage. Mais au-delà des mots, c'est de la situation qu'il s'agit : c'est elle qui est inconcevable. Silvia en récapitulant les mots qui l'ont choquée (" j'ai l'air embarrassé, il y a quelque chose, et puis c'est le galant Bourguignon qui m'a dégoûtée "), fixe la réalité de la situation qu'elle vit. Elle en vient donc à dire elle-même la vérité qu'ils impliquent et qu'elle refuse d'entendre.
Tout au long de la scène Monsieur Orgon et Mario ont joué du pouvoir des mots, de leur force d'évocation liée d'ailleurs à leur ambiguïté que la situation de double énonciation et de double registre rend plus efficace. Un seul exemple : à chaque fois qu'ils évoquent la responsabilité de Bourguignon dans l'aversion que Silvia a pour Dorante/Arlequin, ils disent implicitement et par comparaison le non-dit de l'attirance pour le premier. Or cette vérité se révèle petit à petit chez Silvia grâce à l'insistance de ses interlocuteurs.


Trouvé sur : http://membres.lycos.fr/chewif/