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Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
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Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Zola

Thérèse Raquin - Chapitre 23


Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser
Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il
avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il
voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plutôt que
de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de
brutalité.

En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses
insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme.
Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair,
déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter
la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne
se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne
pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu'il la
possédait.

L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de
noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une
irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lâchetés et lui rendit
la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses
cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement
Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
noyé, et la tira à lui avec violence.

La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée
dans les flammes, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et
la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à
être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un
soulagement.

Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et
l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se
touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils
poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser
entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des
lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, glaçant
leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait.

Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres
la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y
colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette
blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses
caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa
violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut
baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa
bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un
instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit,
d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
disait qu'elle ne pâlirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il
éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois
qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se
débattant dans l'horreur de leurs caresses.

Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient
de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne
pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne
donnait que plus d'acuité à leurs dégoûts. Tandis qu'ils échangeaient
ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes
hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds
et imprimait au lit de violentes secousses.

Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes
nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se
reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se
lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs
membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs
dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des
exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement
s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient,
ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa; ils
reçurent un choc d'une violence inouïe et crurent qu'ils allaient
tomber.

Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent
à sangloter.

Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille
s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne prît au cadavre la
fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre
ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen
suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils
n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou
qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait
de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid
du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils
versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
qu'ils allaient devenir.