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Chapitre 3
Chapitre 4
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Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
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Zola

Thérèse Raquin - Chapitre 20


Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent
avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur
dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
ils se défendraient mutuellement contre le noyé.

Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant
des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de
mariée.

Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il
frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
le soir.

Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la
main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et
s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui
avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage.

Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se
savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il
attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une
souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des
doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée
lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
aperçut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint
pâle; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque
mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinçait la plaie que les
dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de
ces sortes de piqûres aiguës qu'il monta en voiture et alla chercher
Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.

Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux
Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à
la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et
Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme
les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.
Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.

Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude
calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils
prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet
lui-même.

Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou
agenouillés côte à côte, tranquillement, des pensées furieuses les
traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se
regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla
qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.

Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit
restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en
voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote
où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en
jaune, qui puait la poussière et le vin.

Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.
Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne
cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés
étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et
de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue
promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il
leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;
d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la
monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils
tâchaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient
entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs
épaules, une stupeur croissante les envahissait.

Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils
mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des
machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient
mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les
étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait
encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
franchir cet abîme. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un
obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi
cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient
au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter
loin de l'autre.

Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les
entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils
rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,
devant le monde.

Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait
disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils
oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient
simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.
Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.
Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement
douloureuse.

Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson
ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinçait la
morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette
longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient
dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
gilet.

Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur
gravite; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,
son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de
Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce
triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de
Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit
cependant à se lever une fois. Il porta un toast.

--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
égrillard.

Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement
pâles, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé
qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme
un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,
ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.

On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner
les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf
heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
devant la boîte garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme
avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
Laurent se glisser dans la petite allée.

Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée
faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas
la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses
plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour
joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et
Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière
dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement
les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à
la porte, comme un homme ivre.