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Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
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Chapitre 31
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Zola

Thérèse Raquin - Chapitre 14


La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours.
Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus
humide. L'étalage, jauni par la poussière, semblait porter le deuil de
la maison; tout traînait à l'abandon dans les vitrines sales. Derrière
les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, le visage de
Thérèse avait une pâleur plus mate, plus terreuse, une immobilité d'un
calme sinistre.

Dans le passage, toutes les commères s'apitoyaient. La marchande de
bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil amaigri de la
jeune veuve comme une curiosité intéressante et lamentable.

Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur
lit sans se parler, sans même se voir. La vieille mercière, assise sur
son séant, appuyée contre des oreillers, regardait vaguement devant
elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donné un
grand coup sur la tête, et elle était tombée comme assommée. Elle
demeurait des heures entières tranquille et inerte, absorbée au fond
du néant de son désespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle
pleurait, elle criait, elle délirait. Thérèse, dans la chambre
voisine, semblait dormir; elle avait tourné la face contre la muraille
et tiré la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et
muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevât le drap qui la
couvrait. On eût dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcôve les
pensées qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes,
allait mollement de l'une à l'autre, traînant les pieds avec douceur,
penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir à
faire retourner Thérèse, qui avait de brusques mouvements
d'impatience, ni à consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient dès
qu'une voix la tirait de son abattement.

Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture, s'assit sur le lit,
rapidement, avec une sorte de décision fiévreuse. Elle écarta ses
cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains
au front, les yeux fixes, semblant réfléchir encore. Puis elle sauta
sur le tapis. Ses membres étaient frissonnants et rouges de fièvre; de
larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits
comme vide de chair. Elle était vieillie.

Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver levée; elle
lui conseilla, d'un ton placide et traînard, de se recoucher, de se
reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas: elle cherchait et mettait
ses vêtements avec des gestes pressés et tremblants. Lorsqu'elle fut
habillée, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa
ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans
prononcer une parole, elle traversa vivement la salle à manger et
entra chez Mme Raquin.

L'ancienne mercière était dans un moment de calme hébété. Quand
Thérèse rentra, elle tourna la tête et suivit du regard la jeune
veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppressée. Les deux
femmes se contemplèrent pendant quelques secondes, la nièce avec une
anxiété qui grandissait, la tante avec des efforts pénibles de
mémoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants,
et, prenant Thérèse par le cou, s'écria:

--Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille!

Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la
veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse
demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs.
Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était
restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au
rôle terrible qu'elle avait à jouer.

Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle
lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille
mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa
nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre
la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient.
Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant
plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle
regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle
l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui
disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.

Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put
voir quel terrible coup avait reçu sa tante. Les jambes de la pauvre
vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traîner
dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient
autour d'elle.

Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrît la boutique. Elle
craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle
descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur
chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce
jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine.

A côté d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son
calme noir.