Fermer
cette
fenêtre



Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Zola

Thérèse Raquin - Chapitre 12


Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à
Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de
l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,
l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se
fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures
du soir.

Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie
d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection,
dans le cas où il serait soupçonné et pour s'éviter d'aller annoncer
lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui
répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il
craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de larmes; puis la
douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciât
médiocrement au fond.

Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits
pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de
l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de
fatigue.

--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que
faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point
osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi.

Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards
droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée,
dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.
Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui
l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la
stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près
de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le
coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de
surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,
sans soupçonner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux
Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération,
d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait
les yeux au ciel.

--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu,
l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ça,
tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette
mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de
venir nous chercher... Nous allons avec vous...

Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et
son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails
de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase.

Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf,
Michaud arrêta Laurent.

--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu
brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un
malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt que nous ne
devons la lui dire... Attendez-nous ici.

Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée
d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se
mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute
paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il
regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour
voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande
demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.

Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez
un pâtissier et se bourra de gâteaux.

Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré
les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il
vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son
fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de
désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son
vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique.
Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en
arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là
étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement
profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si Suzanne ne
l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle
sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et
muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont
leur égoïsme souffrait.

Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la
Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le
voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort
penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle
l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans.
Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide
et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes
couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,
quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout
cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme
Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait
mourir, étranglée par le désespoir.

Le vieux Michaud se hâta de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la
mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en
toute hâte à Saint-Ouen.

Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient
enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide
rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le
sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte
d'accablement lugubre.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils
trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête brûlantes. Le
traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte
fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lâche,
craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti
d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les
lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant
de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle
se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait
autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeâtre que laissaient
passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent
luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,
horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau
limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang.

Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un
mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à
sangloter.

--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre
bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.

En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui
verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis
de Laurent. Quand Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé
supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les
canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres
circonstances, décrivant la façon dont les trois promeneurs étaient
tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père
avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon se serait évanoui, devant de
tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la
véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de
police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de
faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à
l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux
racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse
mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne
manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et
qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements.

Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui
pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime
lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il
agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance.
L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses
paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la
certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines
avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de son crime,
et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de
l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui fît éprouver tout le
long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent
la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son rôle
d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il
avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était
couchée dans la chambre, en haut.

--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à
Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la
ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre.

En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se
laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme
entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux
tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante.
Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la
laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle
descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.

Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence
parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui
prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre
flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa
poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la
garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main
trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des
caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brûlaient; les
paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se
meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse
que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par
leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie
bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, le
furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids
écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau.

Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les
premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse, et, doucement:

--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à
attendre... Souviens-toi.

La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour
la première fois depuis la mort de son mari.

--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère
comme un souffle.

Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla,
cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à
un violent délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit et Suzanne eut à
peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout
s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son
taudis de la rue Saint-Victor.

Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes
et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de
ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le
pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des
sensations rapides de volupté. Il flânait.

Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était
là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre
tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La
pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre
était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise.
Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte
mettaient en lui.

Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres
et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son
sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage.