Fermer
cette
fenêtre



Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Zola

Thérèse Raquin - Chapitre 5


Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
familier.

--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
ce monsieur-là?

La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses
souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air
placide.

--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du
côté de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école
avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.

Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de
souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était
assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il
promenait autour de lui des regards calmes et aisés.

--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare
du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
important, cette administration!

Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
pinçant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse
machine. Il continua en secouant la tête:

--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze
cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a
appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dîner avec nous.

--Je veux bien, répondit carrément Laurent.

Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore
prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle
contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une
rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face
régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards
sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant, Puis elle
s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses
genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être
énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de
paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et
précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des
muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et
ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à
sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
son cou de taureau.

Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,
pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:

--Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te
rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?

--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant
Thérèse en face.

Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme
éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea
quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller
rejoindre sa tante. Elle souffrait.

On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
ami.

--Comment va ton père? lui demanda-t-il.

--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a
cinq ans que nous ne nous écrivons plus.

--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.

--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est
continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,
rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il
veut tirer parti même de ses folies.

--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus
étonné.

--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes
camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi
de la peinture. Cela m'amusait; le métier est drôle, pas fatigant.
Nous fumions, nous blaguions tout le jour...

La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.

--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su
que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs
par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé
alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme
j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à
tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un
de ces jours, j'attends ça pour vivre sans rien faire.

Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de

conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au
fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs
très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une
oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
quelconque.

La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée
de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un
métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à
manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de
voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le
père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il
se sentait lâche devant les privations, il n'aurait pas accepté une
journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aperçut
qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers
essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan
voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas
outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier
dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou
cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances
brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en
brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous
n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.

Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce
garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une
secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son
ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.
Il questionna Laurent.

--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré
leur chemise devant toi?

--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui
était devenue très pâle.

--Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as dû rester
tout bête.

Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait
attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des
lueurs rouges montèrent à ses joues.

--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois
que j'ai trouvé ça naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
seulement ça ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse
qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine
superbe, des hanches d'une largeur....

Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La
jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir
mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres
entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle
était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.

Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre
retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,
et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.

Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
s'adressa brusquement à Camille.

--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.

Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta
silencieuse.

--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.

--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu dîneras avec
nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.

Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier
et Suzanne arrivèrent derrière eux.

Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il
détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,
selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction
d'un nouvel invité: les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un
inconnu sans quelque froideur.

Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya
la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.

Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle
resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de
rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
d'elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires
gras, les senteurs âcres et puissantes qui s'échappaient de sa
personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
d'angoisse nerveuse.