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Molière

Le Tartuffe ou l'imposteur - Acte 5


ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

ORGON, CLÉANTE.

CLÉANTE
 Où voulez-vous courir?

ORGON
 Las! que sais-je?

CLÉANTE
 Il me semble
 Que l'on doit commencer par consulter ensemble,
1575  Les choses qu'on peut faire en cet événement.

ORGON
 Cette cassette-là me trouble entièrement.
Plus que le reste encore, elle me désespère.

CLÉANTE
 Cette cassette est donc un important mystère?

ORGON
 C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains,
1580  Lui-même, en grand secret, m'a mis entre les mains.
Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire*;
Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire,
Où sa vie, et ses biens, se trouvent attachés.

CLÉANTE
 Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés?

ORGON
1585  Ce fut par un motif de cas de conscience.
J'allai droit à mon traître en faire confidence,
Et son raisonnement me vint persuader
De lui donner plutôt la cassette à garder;
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
1590  J'eusse d'un faux-fuyant, la faveur toute prête,
Par où ma conscience eût pleine sûreté
À faire des serments contre la vérité.

CLÉANTE
 Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence,
Et la donation, et cette confidence*,
1595  Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
Des démarches, par vous, faites légèrement.
On peut vous mener loin avec de pareils gages,
Et cet homme, sur vous, ayant ces avantages,
Le pousser est encor grande imprudence à vous,
1600  Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.

ORGON
 Quoi! sous un beau semblant* de ferveur si touchante,
Cacher un coeur si double, une âme si méchante?
Et moi qui l'ai reçu gueusant, et n'ayant rien...
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien.
1605  J'en aurai désormais une horreur effroyable,
Et m'en vais devenir, pour eux, pire qu'un diable.

CLÉANTE
 Hé bien, ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
Dans la droite raison, jamais n'entre la vôtre ;
1610  Et toujours, d'un excès, vous vous jetez dans l'autre.
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu,
Que par un zèle feint vous étiez prévenu:
Mais pour vous corriger, quelle raison demande
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
1615  Et qu'avecque le coeur d'un perfide vaurien,
Vous confondiez les coeurs de tous les gens de bien?
Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace,
Sous le pompeux éclat d'une austère grimace,
Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
1620  Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui?
Laissez aux libertins ces sottes conséquences,
Démêlez la vertu d'avec ses apparences,
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
Et soyez, pour cela, dans le milieu qu'il faut.
1625  Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture:
Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure;
Et s'il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encor de cet autre côté.

SCÈNE II

DAMIS, ORGON, CLÉANTE.

DAMIS
 Quoi! mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace?
1630  Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface;
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
Se fait, de vos bontés, des armes contre vous?

ORGON
 Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs nompareilles.

DAMIS
 Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
1635  Contre son insolence, on ne doit point gauchir*.
C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir ;
Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.

CLÉANTE
 Voilà, tout justement, parler en vrai jeune homme.
Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants;
1640  Nous vivons sous un règne, et sommes dans un temps,
Où, par la violence, on fait mal ses affaires.

SCÈNE III

MADAME PERNELLE, MARIANE, ELMIRE, DORINE, DAMIS, ORGON, CLÉANTE.

MADAME PERNELLE
 Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystères*.

ORGON
 Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
1645  Je recueille, avec zèle, un homme en sa misère,
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère;
De bienfaits, chaque jour, il est par moi chargé,
Je lui donne ma fille, et tout le bien que j'ai;
Et dans le même temps, le perfide, l'infâme,
1650  Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
Et non content encor de ces lâches essais,
Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,
Et veut, à ma ruine, user des avantages
Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages;
1655  Me chasser de mes biens où je l'ai transféré,
Et me réduire au point d'où je l'ai retiré.

DORINE
 Le pauvre homme!

MADAME PERNELLE
 Mon fils, je ne puis du tout croire
 Qu'il ait voulu commettre une action si noire.

ORGON
 Comment?

MADAME PERNELLE
 Les gens de bien sont enviés toujours.

ORGON
1660  Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
Ma mère?

MADAME PERNELLE
 Que chez vous on vit d'étrange sorte,
 Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.

ORGON
 Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit?

MADAME PERNELLE
 Je vous l'ai dit cent fois, quand vous étiez petit.
1665  La vertu, dans le monde, est toujours poursuivie;
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

ORGON
 Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui?

MADAME PERNELLE
 On vous aura forgé cent sots contes de lui.

ORGON
 Je vous ai dit déjà, que j'ai vu tout moi-même.

MADAME PERNELLE
1670  Des esprits médisants, la malice est extrême.

ORGON
 Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di,
Que j'ai vu de mes yeux, un crime si hardi.

MADAME PERNELLE
 Les langues ont toujours du venin à répandre;
Et rien n'est, ici-bas, qui s'en puisse défendre.

ORGON
1675  C'est tenir un propos de sens bien dépourvu !
Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
Ce qu'on appelle vu: faut-il vous le rebattre
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?

MADAME PERNELLE
 Mon Dieu, le plus souvent, l'apparence déçoit.
1680  Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.

ORGON
 J'enrage.

MADAME PERNELLE
 Aux faux soupçons la nature est sujette;
 Et c'est souvent à mal, que le bien s'interprète.

ORGON
 Je dois interpréter à charitable soin,
Le désir d'embrasser ma femme?

MADAME PERNELLE
 Il est besoin,
1685  Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes,
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.

ORGON
 Hé, diantre, le moyen de m'en assurer mieux?
Je devais donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux
Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise.

MADAME PERNELLE
1690  Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise,
Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit,
Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.

ORGON
 Allez. Je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère,
Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.

DORINE
1695  Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas.
Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.

CLÉANTE
 Nous perdons des moments, en bagatelles pures,
Qu'il faudrait employer à prendre des mesures.
Aux menaces du fourbe, on doit ne dormir point*.

DAMIS
1700  Quoi! son effronterie irait jusqu'à ce point?

ELMIRE
 Pour moi, je ne crois pas cette instance* possible,
Et son ingratitude est ici trop visible.

CLÉANTE
 Ne vous y fiez pas, il aura des ressorts,
Pour donner, contre vous, raison à ses efforts;
1705  Et sur moins que cela, le poids d'une cabale
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
Je vous le dis encore, armé de ce qu'il a,
Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.

ORGON
 Il est vrai, mais qu'y faire? À l'orgueil de ce traître*,
1710  De mes ressentiments je n'ai pas été maître.

CLÉANTE
 Je voudrais de bon coeur, qu'on pût entre vous deux,
De quelque ombre de paix, raccommoder les noeuds.

ELMIRE
 Si j'avais su qu'en main il a de telles armes,
Je n'aurais pas donné matière à tant d'alarmes,
Et mes...

ORGON
1715  Que veut cet homme? Allez tôt le savoir ;
 Je suis bien en état que l'on me vienne voir.

SCÈNE IV

MONSIEUR LOYAL, MADAME PERNELLE, ORGON, DAMIS, MARIANE, DORINE, ELMIRE, CLÉANTE.

MONSIEUR LOYAL
 Bonjour, ma chère soeur. Faites, je vous supplie,
Que je parle à Monsieur.

DORINE
 Il est en compagnie,
 Et je doute qu'il puisse, à présent, voir quelqu'un.

MONSIEUR LOYAL
1720  Je ne suis pas pour être, en ces lieux, importun.
Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise,
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.

DORINE
 Votre nom?

MONSIEUR LOYAL
 Dites-lui seulement que je vien
 De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien.

DORINE
1725  C'est un homme qui vient, avec douce manière,
De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire,
Dont vous serez, dit-il, bien aise.

CLÉANTE
 Il vous faut voir
 Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.

ORGON
 Pour nous raccommoder, il vient ici, peut-être.
1730  Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître?

CLÉANTE
 Votre ressentiment ne doit point éclater,
Et s'il parle d'accord, il le faut écouter.

MONSIEUR LOYAL
 Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire,
Et vous soit favorable autant que je désire.

ORGON
1735  Ce doux début s'accorde avec mon jugement,
Et présage déjà quelque accommodement.

MONSIEUR LOYAL
 Toute votre maison m'a toujours été chère,
Et j'étais serviteur de Monsieur votre père.

ORGON
 Monsieur, j'ai grande honte, et demande pardon,
1740  D'être sans vous connaître, ou savoir votre nom.

MONSIEUR LOYAL
 Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
Et suis huissier à verge*, en dépit de l'envie.
J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur
D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur;
1745  Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence,
Signifier l'exploit de certaine ordonnance.

ORGON
 Quoi! vous êtes ici...

MONSIEUR LOYAL
 Monsieur, sans passion,
 Ce n'est rien seulement qu'une sommation,
Un ordre de vider d'ici, vous, et les vôtres,
1750  Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres,
Sans délai, ni remise, ainsi que besoin est...

ORGON
 Moi, sortir de céans?

MONSIEUR LOYAL
 Oui, Monsieur, s'il vous plaît.
 La maison à présent, comme savez de reste,
Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
1755  De vos biens désormais il est maître, et seigneur,
En vertu d'un contrat duquel je suis porteur.
Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.

DAMIS
 Certes, cette impudence est grande, et je l'admire*.

MONSIEUR LOYAL
 Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous;
1760  C'est à Monsieur, il est, et raisonnable, et doux,
Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office*,
Pour se vouloir du tout opposer à justice.

ORGON
 Mais...

MONSIEUR LOYAL
 Oui, Monsieur, je sais que pour un million
 Vous ne voudriez pas faire rébellion;
1765  Et que vous souffrirez en honnête personne,
Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne.

DAMIS
 Vous pourriez bien ici, sur votre noir jupon*,
Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton.

MONSIEUR LOYAL
 Faites que votre fils se taise, ou se retire,
1770  Monsieur ; j'aurais regret d'être obligé d'écrire,
Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.

DORINE
 Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal!

MONSIEUR LOYAL
 Pour tous les gens de bien, j'ai de grandes tendresses,
Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces,
1775  Que pour vous obliger, et vous faire plaisir;
Que pour ôter, par là, le moyen d'en choisir,
Qui n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
Auraient pu procéder d'une façon moins douce.

ORGON
 Et que peut-on de pis, que d'ordonner aux gens
De sortir de chez eux?

MONSIEUR LOYAL
1780  On vous donne du temps,
 Et jusques à demain, je ferai surséance
À l'exécution, Monsieur, de l'ordonnance.
Je viendrai seulement passer ici la nuit,
Avec dix de mes gens, sans scandale, et sans bruit.
1785  Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte,
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
Mais demain du matin, il vous faut être habile
1790  À vider de céans jusqu'au moindre ustensile.
Mes gens vous aideront ; et je les ai pris forts,
Pour vous faire service à tout mettre dehors.
On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense;
Et comme je vous traite avec grande indulgence,
1795  Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien,
Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien.

ORGON
 Du meilleur de mon coeur, je donnerais sur l'heure
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
Et pouvoir à plaisir, sur ce mufle asséner
1800  Le plus grand coup de poing qui se puisse donner*.

CLÉANTE
 Laissez, ne gâtons rien.

DAMIS
 A cette audace étrange,
 J'ai peine à me tenir, et la main me démange*.

DORINE
 Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Loyal,
Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.

MONSIEUR LOYAL
1805  On pourrait bien punir ces paroles infâmes,
Mamie, et l'on décrète aussi contre les femmes.

CLÉANTE
 Finissons tout cela, Monsieur, c'en est assez;
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.

MONSIEUR LOYAL
 Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie.

ORGON
1810  Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie!

SCÈNE V

ORGON, CLÉANTE, MARIANE, ELMIRE, MADAME PERNELLE, DORINE, DAMIS.

ORGON
 Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit*;
Et vous pouvez juger du reste, par l'exploit.
Ses trahisons enfin, vous sont-elles connues?

MADAME PERNELLE
 Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues.

DORINE
1815  Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
Et ses pieux desseins, par là, sont confirmés.
Dans l'amour du prochain, sa vertu se consomme,
Il sait que très souvent les biens corrompent l'homme,
Et par charité pure, il veut vous enlever
1820  Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.

ORGON
 Taisez-vous; c'est le mot qu'il vous faut toujours dire.

CLÉANTE
 Allons voir quel conseil on doit vous faire élire*.

ELMIRE
 Allez faire éclater l'audace de l'ingrat.
Ce procédé détruit la vertu du contrat;
1825  Et sa déloyauté va paraître trop noire,
Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire.

SCÈNE VI

VALÈRE, ORGON, CLÉANTE, ELMIRE, MARIANE.

VALÈRE
 Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger;
Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.
Un ami qui m'est joint d'une amitié fort tendre,
1830  Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre,
A violé pour moi, par un pas délicat,
Le secret que l'on doit aux affaires d'État,
Et me vient d'envoyer un avis dont la suite
Vous réduit* au parti d'une soudaine fuite.
1835  Le fourbe, qui longtemps a pu vous imposer,
Depuis une heure, au Prince a su vous accuser,
Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,
D'un criminel d'État, l'importante cassette,
Dont au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet,
1840  Vous avez conservé le coupable secret.
J'ignore le détail du crime qu'on vous donne,
Mais un ordre est donné contre votre personne;
Et lui-même est chargé, pour mieux l'exécuter,
D'accompagner celui qui vous doit arrêter.

CLÉANTE
1845  Voilà ses droits armés*, et c'est par où le traître,
De vos biens qu'il prétend, cherche à se rendre maître.

ORGON
 L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal!

VALÈRE
 Le moindre amusement* vous peut être fatal.
J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
1850  Avec mille louis qu'ici je vous apporte.
Ne perdons point de temps, le trait est foudroyant,
Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.
À vous mettre en lieu sûr, je m'offre pour conduite,
Et veux accompagner, jusqu'au bout, votre fuite.

ORGON
1855  Las! que ne dois-je point à vos soins obligeants?
Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps;
Et je demande au Ciel, de m'être assez propice,
Pour reconnaître un jour ce généreux service.
Adieu, prenez le soin vous autres...

CLÉANTE
 Allez tôt;
1860  Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut.

SCÈNE DERNIÈRE

L'EXEMPT, TARTUFFE, VALÈRE, ORGON, ELMIRE, MARIANE, etc.

TARTUFFE
 Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite,
Vous n'irez pas fort loin, pour trouver votre gîte,
Et de la part du Prince, on vous fait prisonnier.

ORGON
 Traître, tu me gardais ce trait pour le dernier.
1865  C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies,
Et voilà couronner toutes tes perfidies.

TARTUFFE
 Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir,
Et je suis, pour le Ciel, appris à tout souffrir.

CLÉANTE
 La modération est grande, je l'avoue.

DAMIS
1870  Comme du Ciel, l'infâme, impudemment se joue!

TARTUFFE
 Tous vos emportements ne sauraient m'émouvoir,
Et je ne songe à rien, qu'à faire mon devoir.

MARIANE
 Vous avez de ceci, grande gloire à prétendre,
Et cet emploi pour vous, est fort honnête à prendre.

TARTUFFE
1875  Un emploi ne saurait être que glorieux,
Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.

ORGON
 Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,
Ingrat, t'a retiré d'un état misérable?

TARTUFFE
 Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir;
1880  Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir!
De ce devoir sacré, la juste violence
Étouffe dans mon coeur toute reconnaissance ;
Et je sacrifierais à de si puissants noeuds,
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.

ELMIRE
 L'imposteur!

DORINE
1885  Comme il sait, de traîtresse manière,
 Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère!

CLÉANTE
 Mais s'il est si parfait que vous le déclarez,
Ce zèle qui vous pousse, et dont vous vous parez;
D'où vient que pour paraître, il s'avise d'attendre,
1890  Qu'à poursuivre sa femme, il ait su vous surprendre?
Et que vous ne songez à l'aller dénoncer,
Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser?
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
Du don de tout son bien* qu'il venait de vous faire:
1895  Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui,
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui?

TARTUFFE, à l'Exempt.
 Délivrez-moi, Monsieur, de la criaillerie,
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

L'EXEMPT
 Oui, c'est trop demeurer, sans doute*, à l'accomplir.
1900  Votre bouche à propos m'invite à le remplir;
Et pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure*
Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.

TARTUFFE
 Qui, moi, Monsieur?

L'EXEMPT
 Oui, vous.

TARTUFFE
 Pourquoi donc la prison?

L'EXEMPT
 Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison.
1905  Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude*.
Nous vivons sous un Prince ennemi de la fraude,
Un Prince dont les yeux se font jour dans les coeurs,
Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.
D'un fin discernement, sa grande âme pourvue,
1910  Sur les choses toujours jette une droite vue,
Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès,
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle,
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
1915  Et l'amour pour les vrais*, ne ferme point son coeur
À tout ce que les faux doivent donner d'horreur.
Celui-ci n'était pas pour le pouvoir surprendre,
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
D'abord il a percé, par ses vives clartés,
1920  Des replis de son coeur, toutes les lâchetés.
Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même,
Et par un juste trait de l'équité suprême*,
S'est découvert au Prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il était informé;
1925  Et c'est un long détail d'actions toutes noires,
Dont on pourrait former des volumes d'histoires.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude, et sa déloyauté*;
À ses autres horreurs, il a joint cette suite*,
1930  Et ne m'a, jusqu'ici, soumis à sa conduite,
Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,
Et vous faire, par lui, faire raison de tout*.
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
Il veut qu'entre vos mains, je dépouille le traître.
1935  D'un souverain pouvoir il brise les liens
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
Où vous a, d'un ami, fait tomber la retraite;
Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois
1940  On vous vit témoigner, en appuyant ses droits*;
Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense,
D'une bonne action verser la récompense ;
Que jamais le mérite, avec lui, ne perd rien,
Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.

DORINE
 Que le Ciel soit loué!

MADAME PERNELLE
1945  Maintenant je respire.

ELMIRE
 Favorable succès!

MARIANE
 Qui l'aurait osé dire?

ORGON, à Tartuffe.
 Hé bien, te voilà, traître...

CLÉANTE
 Ah! mon frère, arrêtez,
 Et ne descendez point à des indignités.
À son mauvais destin laissez un misérable,
1950  Et ne vous joignez point au remords qui l'accable.
Souhaitez bien plutôt, que son coeur, en ce jour,
Au sein de la vertu fasse un heureux retour;
Qu'il corrige sa vie, en détestant son vice,
Et puisse du grand Prince adoucir la justice;
1955  Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux,
Rendre ce que demande un traitement si doux.

ORGON
 Oui, c'est bien dit; allons à ses pieds, avec joie,
Nous louer des bontés que son coeur nous déploie:
Puis acquittés un peu de ce premier devoir,
1960  Aux justes soins d'un autre, il nous faudra pourvoir;
Et par un doux hymen, couronner en Valère,
La flamme d'un amant généreux, et sincère.