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Molière

Le Tartuffe ou l'imposteur - Acte 2


ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

ORGON, MARIANE.

ORGON
 Mariane.

MARIANE
 Mon père.

ORGON
 Approchez. J'ai de quoi
 Vous parler en secret.

MARIANE
 Que cherchez-vous?

ORGON. Il regarde dans un petit cabinet.
 Je voi
 Si quelqu'un n'est point là, qui pourrait nous entendre:
430  Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous,
Reconnu, de tout temps, un esprit assez doux;
Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.

MARIANE
 Je suis fort redevable à cet amour de père.

ORGON
435  C'est fort bien dit, ma fille; et pour le mériter,
Vous devez n'avoir soin que de me contenter.

MARIANE
 C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.

ORGON
 Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte?

MARIANE
 Qui, moi?

ORGON
 Vous. Voyez bien comme vous répondrez.

MARIANE
440  Hélas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.

ORGON
 C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille,
Qu'en toute sa personne un haut mérite brille,
Qu'il touche votre coeur, et qu'il vous serait doux
De le voir, par mon choix, devenir votre époux.
Eh?
(Mariane se recule avec surprise.)

MARIANE
 Eh?

ORGON
 Qu'est-ce?

MARIANE
 Plaît-il?

ORGON
 Quoi?

MARIANE
445  Me suis-je méprise?

ORGON
 Comment?

MARIANE
 Qui voulez-vous, mon père, que je dise,
 Qui me touche le coeur, et qu'il me serait doux
De voir, par votre choix, devenir mon époux?

ORGON
 Tartuffe.

MARIANE
 Il n'en est rien, mon père, je vous jure:
450  Pourquoi me faire dire une telle imposture?

ORGON
 Mais je veux que cela soit une vérité;
Et c'est assez pour vous, que je l'aie arrêté.

MARIANE
 Quoi! vous voulez, mon père...

ORGON
 Oui, je prétends, ma fille,
 Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
455  Il sera votre époux, j'ai résolu cela;
Et comme sur vos voeux je...

SCÈNE II

DORINE, ORGON, MARIANE.

ORGON
 Que faites-vous là?
 La curiosité qui vous presse, est bien forte,
Mamie, à nous venir écouter de la sorte.

DORINE
 Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
460  De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard;
Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,
Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

ORGON
 Quoi donc, la chose est-elle incroyable?

DORINE
 À tel point,
 Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois point.

ORGON
465  Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE
 Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire.

ORGON
 Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORINE
 Chansons.

ORGON
 Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

DORINE
 Allez, ne croyez point à Monsieur votre père,
Il raille.

ORGON
 Je vous dis...

DORINE
470  Non, vous avez beau faire,
 On ne vous croira point.

ORGON
 À la fin, mon courroux...

DORINE
 Hé bien on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous.
Quoi! se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage,
Et cette large barbe au milieu du visage,
Vous soyez assez fou pour vouloir...

ORGON
475  Écoutez.
 Vous avez pris céans certaines privautés
Qui ne me plaisent point; je vous le dis, mamie.

DORINE
 Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie.
Vous moquez-vous des gens, d'avoir fait ce complot?
480  Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot.
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense ;
Et puis, que vous apporte une telle alliance?
À quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir un gendre gueux...

ORGON
 Taisez-vous. S'il n'a rien,
485  Sachez que c'est par là, qu'il faut qu'on le révère.
Sa misère est sans doute une honnête misère.
Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,
Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
490  Et sa puissante attache aux choses éternelles.
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir d'embarras, et rentrer dans ses biens.
Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;
Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.

DORINE
495  Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité,
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence,
Ne doit point tant prôner son nom, et sa naissance ;
Et l'humble procédé de la dévotion,
500  Souffre mal les éclats de cette ambition.
À quoi bon cet orgueil... Mais ce discours vous blesse,
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle, un homme comme lui?
505  Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
Et de cette union prévoir les conséquences?
Sachez que d'une fille on risque la vertu,
Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
Que le dessein d'y vivre en honnête personne,
510  Dépend des qualités du mari qu'on lui donne ;
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
Font leurs femmes souvent, ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
À de certains maris faits d'un certain modèle;
515  Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait,
Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.

ORGON
 Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre.

DORINE
 Vous n'en feriez que mieux, de suivre mes leçons.

ORGON
520  Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père.
J'avais donné pour vous ma parole à Valère;
Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,
Je le soupçonne encor d'être un peu libertin;
525  Je ne remarque point qu'il hante les églises.

DORINE
 Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,
Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?

ORGON
 Je ne demande pas votre avis là-dessus.
Enfin, avec le Ciel, l'autre est le mieux du monde,
530  Et c'est une richesse à nulle autre seconde.
Cet hymen, de tous biens, comblera vos désirs.
Il sera tout confit en douceurs, et plaisirs.
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles.
535  À nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez,
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

DORINE
 Elle? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.

ORGON
 Ouais, quels discours!

DORINE
 Je dis qu'il en a l'encolure,
 Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera
540  Sur toute la vertu que votre fille aura.

ORGON
 Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire,
Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.

DORINE
 Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.
(Elle l'interrompt toujours au moment
qu'il se retourne pour parler à sa fille.)

ORGON
 C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plaît.

DORINE
545  Si l'on ne vous aimait...

ORGON
 Je ne veux pas qu'on m'aime.

DORINE
 Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous-même.

ORGON
 Ah!

DORINE
 Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
 Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.

ORGON
 Vous ne vous tairez point?

DORINE
 C'est une conscience,
550  Que de vous laisser faire une telle alliance.

ORGON
 Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...

DORINE
 Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez?

ORGON
 Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises,
Et, tout résolûment, je veux que tu te taises.

DORINE
555  Soit. Mais ne disant mot, je n'en pense pas moins.

ORGON
 Pense, si tu le veux; mais applique tes soins
À ne m'en point parler, ou... suffit.
(Se retournant vers sa fille.)
Comme sage,
 J'ai pesé mûrement toutes choses.

DORINE
 J'enrage
 De ne pouvoir parler.
(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.)

ORGON
 Sans être damoiseau,
560  Tartuffe est fait de sorte...

DORINE
 Oui, c'est un beau museau.

ORGON
 Que quand tu n'aurais même aucune sympathie
Pour tous les autres dons...
(Il se tourne devant elle, et la regarde les bras croisés.)

DORINE
 La voilà bien lotie.
 Si j'étais en sa place, un homme assurément
Ne m'épouserait pas de force, impunément;
565  Et je lui ferais voir bientôt, après la fête,
Qu'une femme a toujours une vengeance prête.

ORGON
 Donc, de ce que je dis, on ne fera nul cas?

DORINE
 De quoi vous plaignez-vous? je ne vous parle pas.

ORGON
 Qu'est-ce que tu fais donc?

DORINE
 Je me parle à moi-même.

ORGON
570  Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
Il faut que je lui donne un revers de ma main.
(Il se met en posture de lui donner un soufflet; et Dorine
à chaque coup d'oeil qu'il jette, se tient droite sans parler.)
Ma fille, vous devez approuver mon dessein...
Croire que le mari... que j'ai su vous élire...
Que ne te parles-tu?

DORINE
 Je n'ai rien à me dire.

ORGON
 Encore un petit mot.

DORINE
575  Il ne me plaît pas, moi.

ORGON
 Certes, je t'y guettais.

DORINE
 Quelque sotte, ma foi.

ORGON
 Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance,
Et montrer, pour mon choix, entière déférence.

DORINE, en s'enfuyant.
 Je me moquerais fort, de prendre un tel époux.
(Il lui veut donner un soufflet, et la manque.)

ORGON
580  Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre,
Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu,
Et je vais prendre l'air, pour me rasseoir un peu.

SCÈNE III

DORINE, MARIANE.

DORINE
585  Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle?
Souffrir qu'on vous propose un projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé!

MARIANE
 Contre un père absolu, que veux-tu que je fasse?

DORINE
590  Ce qu'il faut pour parer une telle menace.

MARIANE
 Quoi?

DORINE
 Lui dire qu'un coeur n'aime point par autrui;
 Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui;
Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire,
C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire;
595  Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant,
Il le peut épouser, sans nul empêchement.

MARIANE
 Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,
Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.

DORINE
 Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas;
600  L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas?

MARIANE
 Ah! qu'envers mon amour, ton injustice est grande,
Dorine! me dois-tu faire cette demande?
T'ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon coeur?
Et sais-tu pas, pour lui, jusqu'où va mon ardeur?

DORINE
605  Que sais-je si le coeur a parlé par la bouche,
Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?

MARIANE
 Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter,
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.

DORINE
 Enfin, vous l'aimez donc?

MARIANE
 Oui, d'une ardeur extrême.

DORINE
610  Et selon l'apparence, il vous aime de même?

MARIANE
 Je le crois.

DORINE
 Et tous deux brûlez également
 De vous voir mariés ensemble?

MARIANE
 Assurément.

DORINE
 Sur cette autre union, quelle est donc votre attente?

MARIANE
 De me donner la mort, si l'on me violente.

DORINE
615  Fort bien. C'est un recours où je ne songeais pas;
Vous n'avez qu'à mourir, pour sortir d'embarras,
Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage,
Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.

MARIANE
 Mon Dieu, de quelle humeur, Dorine, tu te rends!
620  Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.

DORINE
 Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
Et dans l'occasion mollit comme vous faites.

MARIANE
 Mais que veux-tu? si j'ai de la timidité.

DORINE
 Mais l'amour dans un coeur veut de la fermeté.

MARIANE
625  Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère?
Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père?

DORINE
 Mais quoi! si votre père est un bourru fieffé,
Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé,
Et manque à l'union qu'il avait arrêtée,
630  La faute à votre amant doit-elle être imputée?

MARIANE
 Mais par un haut refus, et d'éclatants mépris,
Ferai-je, dans mon choix, voir un coeur trop épris?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
De la pudeur du sexe, et du devoir de fille?
635  Et veux-tu que mes feux par le monde étalés...

DORINE
 Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Être à Monsieur Tartuffe; et j'aurais, quand j'y pense,
Tort de vous détourner d'une telle alliance.
Quelle raison aurais-je à combattre vos voeux?
640  Le parti, de soi-même, est fort avantageux.
Monsieur Tartuffe! oh, oh, n'est-ce rien qu'on propose?
Certes, Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié,
Et ce n'est pas peu d'heur, que d'être sa moitié.
645  Tout le monde déjà de gloire le couronne,
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne,
Il a l'oreille rouge, et le teint bien fleuri;
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

MARIANE
 Mon Dieu...

DORINE
 Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
650  Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme!

MARIANE
 Ha, cesse, je te prie, un semblable discours,
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

DORINE
 Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,
655  Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Votre sort est fort beau, de quoi vous plaignez-vous?
Vous irez par le coche en sa petite ville,
Qu'en oncles, et cousins, vous trouverez fertile;
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
660  D'abord chez le beau monde on vous fera venir.
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive, et Madame l'élue,
Qui d'un siége pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
665  Le bal, et la grand'bande, à savoir, deux musettes,
Et, parfois, Fagotin, et les marionnettes.
Si pourtant votre époux...

MARIANE
 Ah! tu me fais mourir.
 De tes conseils, plutôt, songe à me secourir.

DORINE
 Je suis votre servante.

MARIANE
 Eh, Dorine, de grâce...

DORINE
670  Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

MARIANE
 Ma pauvre fille!

DORINE
 Non.

MARIANE
 Si mes voeux déclarés...

DORINE
 Point, Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.

MARIANE
 Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée.
Fais-moi...

DORINE
 Non; vous serez, ma foi, tartuffiée.

MARIANE
675  Hé bien, puisque mon sort ne saurait t'émouvoir,
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir.
C'est de lui que mon coeur empruntera de l'aide,
Et je sais, de mes maux, l'infaillible remède.
(Elle veut s'en aller.)

DORINE
 Hé, là, là, revenez; je quitte mon courroux.
680  Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.

MARIANE
 Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre,
Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.

DORINE
 Ne vous tourmentez point, on peut adroitement
Empêcher... Mais voici Valère votre amant.

SCÈNE IV

VALÈRE, MARIANE, DORINE.

VALÈRE
685  On vient de débiter, Madame, une nouvelle,
Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.

MARIANE
 Quoi?

VALÈRE
 Que vous épousez Tartuffe.

MARIANE
 Il est certain
 Que mon père s'est mis en tête ce dessein.

VALÈRE
 Votre père, Madame...

MARIANE
 A changé de visée.
690  La chose vient par lui de m'être proposée.

VALÈRE
 Quoi, sérieusement?

MARIANE
 Oui, sérieusement;
 Il s'est, pour cet hymen, déclaré hautement.

VALÈRE
 Et quel est le dessein où votre âme s'arrête,
Madame?

MARIANE
 Je ne sais.

VALÈRE
 La réponse est honnête.
 Vous ne savez?

MARIANE
 Non.

VALÈRE
 Non?

MARIANE
695  Que me conseillez-vous?

VALÈRE
 Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

MARIANE
 Vous me le conseillez?

VALÈRE
 Oui.

MARIANE
 Tout de bon?

VALÈRE
 Sans doute.
 Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute.

MARIANE
 Hé bien, c'est un conseil, Monsieur, que je reçois.

VALÈRE
700  Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois.

MARIANE
 Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme.

VALÈRE
 Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame.

MARIANE
 Et moi, je le suivrai, pour vous faire plaisir.

DORINE
 Voyons ce qui pourra de ceci réussir.

VALÈRE
705  C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'était tromperie,
Quand vous...

MARIANE
 Ne parlons point de cela, je vous prie.
 Vous m'avez dit tout franc, que je dois accepter
Celui que, pour époux, on me veut présenter:
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
710  Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.

VALÈRE
 Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris déjà vos résolutions;
Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole,
Pour vous autoriser à manquer de parole.

MARIANE
 Il est vrai, c'est bien dit.

VALÈRE
715  Sans doute, et votre coeur
 N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.

MARIANE
 Hélas! permis à vous d'avoir cette pensée.

VALÈRE
 Oui, oui, permis à moi; mais mon âme offensée
Vous préviendra, peut-être, en un pareil dessein;
720  Et je sais où porter, et mes voeux, et ma main.

MARIANE
 Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite
Le mérite...

VALÈRE
 Mon Dieu, laissons là le mérite;
 J'en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi:
Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi;
725  Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte,
Consentira sans honte à réparer ma perte.

MARIANE
 La perte n'est pas grande, et de ce changement
Vous vous consolerez assez facilement.

VALÈRE
 J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
730  Un coeur qui nous oublie, engage notre gloire.
Il faut à l'oublier, mettre aussi tous nos soins.
Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins;
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.

MARIANE
735  Ce sentiment, sans doute, est noble, et relevé.

VALÈRE
 Fort bien, et d'un chacun il doit être approuvé.
Hé quoi! vous voudriez qu'à jamais, dans mon âme,
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme?
Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras,
740  Sans mettre ailleurs un coeur dont vous ne voulez pas?

MARIANE
 Au contraire, pour moi, c'est ce que je souhaite;
Et je voudrais déjà que la chose fût faite.

VALÈRE
 Vous le voudriez?

MARIANE
 Oui.

VALÈRE
 C'est assez m'insulter,
 Madame, et de ce pas je vais vous contenter.
(Il fait un pas pour s'en aller, et revient toujours.)

MARIANE
745  Fort bien.

VALÈRE
 Souvenez-vous au moins, que c'est vous-même
 Qui contraignez mon coeur à cet effort extrême.

MARIANE
 Oui.

VALÈRE
 Et que le dessein que mon âme conçoit,
 N'est rien qu'à votre exemple.

MARIANE
 À mon exemple, soit.

VALÈRE
 Suffit; vous allez être à point nommé servie.

MARIANE
 Tant mieux.

VALÈRE
750  Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.

MARIANE
 À la bonne heure.

VALÈRE
 Euh?
 (Il s'en va; et lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.)

MARIANE
 Quoi?

VALÈRE
 Ne m'appelez-vous pas?

MARIANE
 Moi! vous rêvez.

VALÈRE
 Hé bien, je poursuis donc mes pas.
 Adieu, Madame.

MARIANE
 Adieu, Monsieur.

DORINE
 Pour moi, je pense
 Que vous perdez l'esprit, par cette extravagance;
755  Et je vous ai laissé tout du long quereller,
Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.
Holà, Seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter par le bras et lui fait mine de grande résistance.)

VALÈRE
 Hé, que veux-tu, Dorine?

DORINE
 Venez ici.

VALÈRE
 Non, non, le dépit me domine.
 Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu.

DORINE
 Arrêtez.

VALÈRE
760  Non, vois-tu, c'est un point résolu.

DORINE
 Ah.

MARIANE
 Il souffre à me voir, ma présence le chasse ;
 Et je ferai bien mieux, de lui quitter la place.

DORINE. Elle quitte Valère, et court à Mariane.
 À l'autre. Où courez-vous?

MARIANE
 Laisse.

DORINE
 Il faut revenir.

MARIANE
 Non, non, Dorine, en vain tu veux me retenir.

VALÈRE
765  Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;
Et sans doute, il vaut mieux que je l'en affranchisse.

DORINE. Elle quitte Mariane, et court à Valère.
 Encor? Diantre soit fait de vous, si je le veux.
Cessez ce badinage, et venez çà tous deux.
(Elle les tire l'un et l'autre.)

VALÈRE
 Mais quel est ton dessein?

MARIANE
 Qu'est-ce que tu veux faire?

DORINE
770  Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.
Êtes-vous fou, d'avoir un pareil démêlé?

VALÈRE
 N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé?

DORINE
 Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée?

MARIANE
 N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée?

DORINE
775  Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin,
Que de se conserver à vous, j'en suis témoin.
Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie
Que d'être votre époux; j'en réponds sur ma vie.

MARIANE
 Pourquoi donc me donner un semblable conseil?

VALÈRE
780  Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil?

DORINE
 Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l'un, et l'autre.
Allons, vous.

VALÈRE, en donnant sa main à Dorine.
 À quoi bon ma main?

DORINE
 Ah! çà, la vôtre.

MARIANE, en donnant aussi sa main.
 De quoi sert tout cela?

DORINE
 Mon Dieu, vite, avancez.
 Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

VALÈRE
785  Mais ne faites donc point les choses avec peine,
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
(Mariane tourne l'oeil sur Valère, et fait un petit souris.)

DORINE
 À vous dire le vrai, les amants sont bien fous!

VALÈRE
 Ho çà, n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous?
Et pour n'en point mentir, n'êtes-vous pas méchante,
790  De vous plaire à me dire une chose affligeante?

MARIANE
 Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat...

DORINE
 Pour une autre saison, laissons tout ce débat,
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.

MARIANE
 Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

DORINE
795  Nous en ferons agir de toutes les façons.
Votre père se moque, et ce sont des chansons.
Mais, pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance,
D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence,
Afin qu'en cas d'alarme, il vous soit plus aisé
800  De tirer en longueur cet hymen proposé.
En attrapant du temps, à tout on remédie.
Tantôt vous payerez de quelque maladie,
Qui viendra tout à coup, et voudra des délais.
Tantôt vous payerez de présages mauvais;
805  Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse,
Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse.
Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui,
On ne vous peut lier, que vous ne disiez oui.
Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
810  Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
(À Valère.)
 Sortez, et sans tarder, employez vos amis
Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.
Nous allons réveiller les efforts de son frère,
Et dans notre parti jeter la belle-mère.
Adieu.

VALÈRE, à Mariane.
815  Quelques efforts que nous préparions tous,
 Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.

MARIANE, à Valère.
 Je ne vous réponds pas des volontés d'un père;
Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.

VALÈRE
 Que vous me comblez d'aise! Et quoi que puisse oser...

DORINE
820  Ah! jamais les amants ne sont las de jaser.
Sortez, vous dis-je.

VALÈRE. Il fait un pas, et revient.
 Enfin...

DORINE
 Quel caquet est le vôtre!
 Tirez de cette part; et vous, tirez de l'autre.
(Les poussant chacun par l'épaule.)