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Molière

Dom Juan ou le festin de Pierre : Acte 1

Personnages :

DOM JUAN, fils de Dom Louis.
SGANARELLE, valet de Dom Juan.
ELVIRE, femme de Dom Juan.
GUSMAN, écuyer d'Elvire.
DOM CARLOS, DOM ALONSE, frères d'Elvire.
DOM LOUIS, père de Dom Juan.
FRANCISQUE.
CHARLOTTE, MATHURINE, paysannes.
PIERROT, paysan.
LA STATUE du Commandeur.
LA VIOLETTE, RAGOTIN, laquais de Dom Juan.
M. DIMANCHE, marchand.
LA RAMÉE, spadassin.
SUITE de Dom Juan.
SUITE de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères.
UN SPECTRE.

ACTE I, Scène 1

SGANARELLE, GUSMAN.

SGANARELLE, tenant une tabatière.- Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac, c'est la passion des honnêtes gens; et qui vit sans tabac, n'est pas digne de vivre; non seulement il réjouit, et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmesà la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner, à droit, et à gauche, partout où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens: tant il est vrai, que le tabac inspire des sentiments d'honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous; et son coeur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici? Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée; J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN.- Et la raison encore, dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert son coeur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir?

SGANARELLE.- Non pas, mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses, et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper, mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.

GUSMAN.- Quoi, ce départ si peu prévu, serait une infidélité de Dom Juan? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire?

SGANARELLE.- Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage.

GUSMAN.- Un homme de sa qualité ferait une action si lâche?

SGANARELLE.- Eh oui; sa qualité! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses.

GUSMAN.- Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE.- Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

GUSMAN.- Je ne sais pas de vrai quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point, comme après tant d'amour, et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de voeux, de soupirs, et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes, et de serments réitérés; tant de transports enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu' à forcer dans sa passion l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme après tout cela il aurait le coeur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE.- Je n'ai pas grande peine à le comprendre moi, et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore; tu sais que par son ordre je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu, mais par précaution, je t'apprends (inter nos,) que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse, crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien, et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter, il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains, dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud, ni de trop froid pour lui; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris, et changes de couleur à ce discours; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau, suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour: qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable, que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où; mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois fidèle en dépit que j'en aie, la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, séparons-nous; écoute, au moins, je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.

Scène II

DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM JUAN.- Quel homme te parlait là, Il a bien de l'air ce me semble du bon Gusman de Done Elvire?

SGANARELLE.- C'est quelque chose aussi à peu près de cela.

DOM JUAN.- Quoi, c'est lui?

SGANARELLE.- Lui-même.

DOM JUAN.- Et depuis quand est-il en cette ville?

SGANARELLE.- D'hier au soir.

DOM JUAN.- Et quel sujet l'amène?

SGANARELLE.- Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.

DOM JUAN.- Notre départ, sans doute?

SGANARELLE.- Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandait le sujet.

DOM JUAN.- Et quelle réponse as-tu faite?

SGANARELLE.- Que vous ne m'en aviez rien dit.

DOM JUAN.- Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus, que t'imagines-tu de cette affaire?

SGANARELLE.- Moi, je crois sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.

DOM JUAN.- Tu le crois?

SGANARELLE.- Oui.

DOM JUAN.- Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.

SGANARELLE.- Eh, mon Dieu, je sais mon Dom Juan, sur le bout du doigt, et connais votre coeur pour le plus grand coureur du monde, il se plaît à se promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.

DOM JUAN.- Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?

SGANARELLE.- Eh, Monsieur.

DOM JUAN.- Quoi, parle?

SGANARELLE.- Assurément que vous avez raison, si vous le voulez, on ne peut pas aller là contre; mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.

DOM JUAN.- Eh bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE.- En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites.

DOM JUAN.- Quoi? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse, à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux: non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules, toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première, ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me ravit partout, où je la trouve; et je cède facilement à cette douce violence, dont elle nous entraîne; j'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle, n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages, et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire par cent hommages le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par des transports, par des larmes, et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme, qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules, dont elle se fait un honneur, et la mener doucement, où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter, tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour; si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux, que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sens un coeur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

SGANARELLE.- Vertu de ma vie, comme vous débitez; il semble que vous ayez appris cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.

DOM JUAN.- Qu'as-tu à dire là-dessus?

SGANARELLE.- Ma foi, j'ai à dire, je ne sais que dire; car vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison, et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela; laissez faire, une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.

DOM JUAN.- Tu feras bien.

SGANARELLE.- Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez?

DOM JUAN.- Comment, quelle vie est-ce que je mène?

SGANARELLE.- Fort bonne. Mais par exemple de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites.

DOM JUAN.- Y a-t-il rien de plus agréable?

SGANARELLE.- Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable, et fort divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait point de mal, mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et...

DOM JUAN.- Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes en peine.

SGANARELLE.- Ma foi, Monsieur, j'ai toujours ouï dire, que c'est une méchante raillerie, que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.

DOM JUAN.- Holà, maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les faiseurs de remontrances.

SGANARELLE.- Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde, vous savez ce que vous faites vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins, sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient que cela leur sied bien; et si j'avais un maître comme cela, je lui dirais fort nettement le regardant en face: "Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes? C'est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie, ce que tous les hommes révèrent. Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde, et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu, (ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre;) pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vérités? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tôt, ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et que..."

DOM JUAN.- Paix.

SGANARELLE.- De quoi est-il question?

DOM JUAN.- Il est question de te dire, qu'une beauté me tient au coeur, et qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusques en cette ville.

SGANARELLE.- Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois?

DOM JUAN.- Et pourquoi craindre, ne l'ai-je pas bien tué ?

SGANARELLE.- Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre.

DOM JUAN.- J'ai eu ma grâce de cette affaire.

SGANARELLE.- Oui, mais cette grâce n'éteint pas peut-être le ressentiment des parents et des amis, et...

DOM JUAN.- Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle, est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser; et le hasard me fit voir ce couple d'amants, trois ou quatre jours, avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au coeur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble, le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême, à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon coeur se tenait offensée; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa maîtresse d'une promenade sur mer; sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque, et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle.

SGANARELLE.- Ha! Monsieur.

DOM JUAN.- Hein?

SGANARELLE.- C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut, il n'est rien tel en ce monde, que de se contenter.

DOM JUAN.- Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d'apporter toutes mes armes, afin que... Ah! rencontre fâcheuse, traître tu ne m'avais pas dit qu'elle était ici elle-même.

SGANARELLE.- Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.

DOM JUAN.- Est-elle folle, de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu-ci, avec son équipage de campagne?

Scène III

DONE ELVIRE, DOM JUAN, SGANARELLE.

DONE ELVIRE.- Me ferez-vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnaître, et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté?

DOM JUAN.- Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais pas ici.

DONE ELVIRE.- Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas, et vous êtes surpris à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais, et la manière dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je refusais de croire. J'admire ma simplicité, et la faiblesse de mon coeur, à douter d'une trahison, que tant d'apparences me confirmaient. J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour me vouloir tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux, et mon jugement. J'ai cherché des raisons, pour excuser à ma tendresse, le relâchement d'amitié qu'elle voyait en vous; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime, dont ma raison vous accusait. Mes justes soupçons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix, qui vous rendait criminel à mes yeux, et j'écoutais avec plaisir mille chimères ridicules, qui vous peignaient innocent à mon coeur; mais enfin, cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reçue, m'apprend bien plus de choses, que je ne voudrais en savoir. Je serai bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Dom Juan, je vous prie; et voyons de quel air vous saurez vous justifier.

DOM JUAN.- Madame, voilà Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti.

SGANARELLE.- Moi, Monsieur, je n'en sais rien, s'il vous plaît.

DONE ELVIRE.- Hé bien, Sganarelle, parlez, il n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons.

DOM JUAN, faisant signe d'approcher à Sganarelle.- Allons, parle donc à Madame.

SGANARELLE.- Que voulez-vous que je dise?

DONE ELVIRE.- Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un départ si prompt.

DOM JUAN.- Tu ne répondras pas?

SGANARELLE.- Je n'ai rien à répondre, vous vous moquez de votre serviteur.

DOM JUAN.- Veux-tu répondre, te dis-je?

SGANARELLE.- Madame...

DONE ELVIRE.- Quoi?

SGANARELLE, se retournant vers son maître.- Monsieur...

DOM JUAN .- Si...

SGANARELLE.- Madame, les conquérants, Alexandre, et les autres mondes sont causes de notre départ; voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.

DONE ELVIRE.- Vous plaît-il, Dom Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?

DOM JUAN.- Madame, à vous dire la vérité...

DONE ELVIRE.- Ah, que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort! que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis, qu'il faut que malgré vous vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu' à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible: qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme. Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.

DOM JUAN.- Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l' âme sur ce que je faisais. J'ai fait réflexion que pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux, qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé, qu'il nous attirerait quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant me mettre le Ciel sur les bras, que par...?

DONE ELVIRE.- Ah! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier, et pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu' à me désespérer; mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni; et que le même Ciel dont tu te joues, me saura venger de ta perfidie.

DOM JUAN.- Sganarelle, le Ciel!

SGANARELLE.- Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

DOM JUAN.- Madame...

DONE ELVIRE.- Il suffit, je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte; et sur de tels sujets, un noble coeur au premier mot doit prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures, non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée.

SGANARELLE.- Si le remords le pouvait prendre.

DOM JUAN, après une petite réflexion.- Allons songer à l'éxécution de notre entreprise amoureuse.

SGANARELLE.- Ah, quel abominable maître me vois-je obligé de servir!