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Marivaux, Pierre de

Le paysan parvenu - Première partie

Première partie

Le titre que je donne à mes Mémoires annonce ma naissance; je ne l'ai jamais dissimulée à qui me l'a demandée, et il semble qu'en tout temps Dieu ait récompensé ma franchise là-dessus; car je n'ai pas remarqué qu'en aucune occasion on en ait eu moins d'égard et moins d'estime pour moi.

J'ai pourtant vu nombre de sots qui n'avaient et ne connaissaient point d'autre mérite dans le monde, que celui d'être né noble, ou dans un rang distingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieux qu'eux, et cela seulement parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes; mais c'est que ces gens qu'ils méprisaient, respectables d'ailleurs par mille bonnes qualités, avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance, de la cacher, et de tâcher de s'en donner une qui embrouillât la véritable, et qui les mît à couvert du dédain du monde.

Or, cet artifice-là ne réussit presque jamais; on a beau déguiser la vérité là-dessus, elle se venge tôt ou tard des mensonges dont on a voulu la couvrir; et l'on est toujours trahi par une infinité d'événements qu'on ne saurait ni parer, ni prévoir; jamais je ne vis, en pareille matière, de vanité qui fît une bonne fin.

C'est une erreur, au reste, que de penser qu'une obscure naissance vous avilisse, quand c'est vous-même qui l'avouez, et que c'est de vous qu'on la sait. La malignité des hommes vous laisse là; vous la frustrez de ses droits; elle ne voudrait que vous humilier, et vous faites sa charge, vous vous humiliez vous-même, elle ne sait plus que dire.

Les hommes ont des moeurs, malgré qu'ils en aient; ils trouvent qu'il est beau d'affronter leurs mépris injustes; cela les rend à la raison. Ils sentent dans ce courage-là une noblesse qui les fait taire; c'est une fierté sensée qui confond un orgueil impertinent.

Mais c'est assez parler là-dessus. Ceux que ma réflexion regarde se trouveront bien de m'en croire.

La coutume, en faisant un livre, c'est de commencer par un petit préambule, et en voilà un. Revenons à moi.

Le récit de mes aventures ne sera pas inutile à ceux qui aiment à s'instruire. Voilà en partie ce qui fait que je les donne; je cherche aussi à m'amuser moi-même.

Je vis dans une campagne où je me suis retiré, et où mon loisir m'inspire un esprit de réflexion que je vais exercer sur les événements de ma vie. Je les écrirai du mieux que je pourrai; chacun a sa façon de s'exprimer, qui vient de sa façon de sentir.

Parmi les faits que j'ai à raconter, je crois qu'il y en aura de curieux: qu'on me passe mon style en leur faveur; j'ose assurer qu'ils sont vrais. Ce n'est point ici une histoire forgée à plaisir, et je crois qu'on le verra bien.

Pour mon nom, je ne le dis point: on peut s'en passer; si je le disais, cela me gênerait dans mes récits.

Quelques personnes pourront me reconnaître, mais je les sais discrètes, elles n'en abuseront point. Commençons.

Je suis né dans un village de la Champagne, et soit dit en passant, c'est au vin de mon pays que je dois le commencement de ma fortune.

Mon père était le fermier de son seigneur, homme extrêmement riche (je parle de ce seigneur), et à qui il ne manquait que d'être noble pour être gentilhomme.

Il avait gagné son bien dans les affaires; s'était allié à d'illustres maisons par le mariage de deux de ses fils, dont l'un avait pris le parti de la robe, et l'autre de l'épée.

Le père et les fils vivaient magnifiquement; ils avaient pris des noms de terres; et du véritable, je crois qu'ils ne s'en souvenaient plus eux-mêmes.

Leur origine était comme ensevelie sous d'immenses richesses. On la connaissait bien, mais on n'en parlait plus. La noblesse de leurs alliances avait achevé d'étourdir l'imagination des autres sur leur compte; de sorte qu'ils étaient confondus avec tout ce qu'il y avait de meilleur à la cour et à la ville. L'orgueil des hommes, dans le fond, est d'assez bonne composition sur certains préjugés; il semble que lui-même il en sente le frivole.

C'était là leur situation, quand je vins au monde. La terre seigneuriale, dont mon père était le fermier, et qu'ils avaient acquise, n'était considérable que par le vin qu'elle produisait en assez grande quantité.

Ce vin était le plus exquis du pays, et c'était mon frère aîné qui le conduisait à Paris, chez notre maître, car nous étions trois enfants, deux garçons et une fille, et j'étais le cadet de tous.

Mon aîné, dans un de ces voyages à Paris, s'amouracha de la veuve d'un aubergiste, qui était à son aise, dont le coeur ne lui fut pas cruel, et qui l'épousa avec ses droits, c'est-à-dire avec rien.

Dans la suite, les enfants de ce frère ont eu grand besoin que je les reconnusse pour mes neveux; car leur père qui vit encore, qui est actuellement avec moi, et qui avait continué le métier d'aubergiste, vit, en dix ans, ruiner sa maison par les dissipations de sa femme.

A l'égard de ses fils, mes secours les ont mis aujourd'hui en posture d'honnêtes gens; ils sont bien établis, et malgré cela, je n'en ai fait que des ingrats, parce que je leur ai reproché qu'ils étaient trop glorieux.

En effet, ils ont quitté leur nom, et n'ont plus de commerce avec leur père, qu'ils venaient autrefois voir de temps en temps.

Qu'on me permette de dire sur eux encore un mot ou deux.

Je remarquai leur fatuité à la dernière visite qu'ils lui rendirent. Ils l'appelèrent monsieur dans la conversation. Le bonhomme à ce terme se retourna, s'imaginant qu'ils parlaient à quelqu'un qui venait et qu'il ne voyait pas.

Non, non, lui dis-je alors, il ne vient personne, mon frère, et c'est à vous à qui l'on parle. A moi! reprit-il. Eh! pourquoi cela? Est-ce que vous ne me connaissez plus, mes enfants? Ne suis-je pas votre père? Oh! leur père, tant qu'il vous plaira, lui dis-je, mais il n'est pas décent qu'ils vous appellent de ce nom-là. Est-ce donc qu'il est malhonnête d'être le père de ses enfants? reprit-il; qu'est-ce que c'est que cette mode-là?

C'est, lui dis-je, que le terme de mon père est trop ignoble, trop grossier; il n'y a que les petites gens qui s'en servent, mais chez les personnes aussi distinguées que messieurs vos fils, on supprime dans le discours toutes ces qualités triviales que donne la nature; et au lieu de dire rustiquement mon père, comme le menu peuple, on dit monsieur, cela a plus de dignité.

Mes neveux rougirent beaucoup de la critique que je fis de leur impertinence; leur père se fâcha, et ne se fâcha pas en monsieur, mais en vrai père et en père aubergiste.

Laissons là mes neveux, qui m'ont un peu détourné de mon histoire, et tant mieux, car il faut qu'on s'accoutume de bonne heure à mes digressions; je ne sais pas pourtant si j'en ferai de fréquentes, peut-être que oui, peut-être que non; je ne réponds de rien; je ne me gênerai point; je conterai toute ma vie, et si j'y mêle autre chose, c'est que cela se présentera sans que je le cherche.

J'ai dit que c'était mon frère aîné qui conduisait chez nos maîtres le vin de la terre dont mon père avait soin.

Or, son mariage le fixant à Paris, je lui succédai dans son emploi de conducteur de vin.

J'avais alors dix-huit à dix-neuf ans; on disait que j'étais beau garçon, beau comme peut l'être un paysan dont le visage est à la merci du hâle de l'air et du travail des champs. Mais à cela près j'avais effectivement assez bonne mine; ajoutez-y je ne sais quoi de franc dans ma physionomie; l'oeil vif, qui annonçait un peu d'esprit, et qui ne mentait pas totalement.

L'année d'après le mariage de mon frère, j'arrivai donc à Paris avec ma voiture et ma bonne façon rustique.

Je fus ravi de me trouver dans cette grande ville; tout ce que j'y voyais m'étonnait moins qu'il ne me divertissait; ce qu'on appelle le grand monde me paraissait plaisant.

Je fus fort bien venu dans la maison de notre seigneur. Les domestiques m'affectionnèrent tout d'un coup; je disais hardiment mon sentiment sur tout ce qui s'offrait à mes yeux; et ce sentiment avait assez souvent un bon sens villageois qui faisait qu'on aimait à m'interroger.

Il n'était question que de Jacob pendant les cinq ou six premiers jours que je fus dans la maison. Ma maîtresse même voulut me voir, sur le récit que ses femmes lui firent de moi.

C'était une femme qui passait sa vie dans toutes les dissipations du grand monde, qui allait aux spectacles, soupait en ville, se couchait à quatre heures du matin, se levait à une heure après-midi; qui avait des amants, qui les recevait à sa toilette, qui y lisait les billets doux qu'on lui envoyait, et puis les laissait traîner partout; les lisait qui voulait, mais on n'en était point curieux; ses femmes ne trouvaient rien d'étrange à tout cela; le mari ne s'en scandalisait point. On eût dit que c'était là pour une femme des dépendances naturelles du mariage. Madame, chez elle, ne passait point pour coquette; elle ne l'était point non plus, car elle l'était sans réflexion, sans le savoir; et une femme ne se dit point qu'elle est coquette quand elle ne sait point qu'elle l'est, et qu'elle vit dans sa coquetterie comme on vivrait dans l'état le plus décent et le plus ordinaire.

Telle était notre maîtresse, qui menait ce train de vie tout aussi franchement qu'on boit et qu'on mange; c'était en un mot un petit libertinage de la meilleure foi du monde.

Je dis petit libertinage, et c'est dire ce qu'il faut; car, quoiqu'il fût fort franc de sa part et qu'elle n'y réfléchît point, il n'en était pas moins ce que je dis là.

Du reste, je n'ai jamais vu une meilleure femme; ses manières ressemblaient à sa physionomie qui était toute ronde.

Elle était bonne, généreuse, ne se formalisait de rien, familière avec ses domestiques, abrégeant les respects des uns, les révérences des autres; la franchise avec elle tenait lieu de politesse. Enfin c'était un caractère sans façon. Avec elle, on ne faisait point de fautes capitales, il n'y avait point de réprimandes à essuyer, elle aimait mieux qu'une chose allât mal que de se donner la peine de dire qu'on la fît bien. Aimant de tout son coeur la vertu, sans inimitié pour le vice; elle ne blâmait rien, pas même la malice de ceux qu'elle entendait blâmer les autres. Vous ne pouviez manquer de trouver éloge ou grâce auprès d'elle; je ne lui ai jamais vu haïr que le crime, qu'elle haïssait peut-être plus fortement que personne. Au demeurant, amie de tout le monde, et surtout de toutes les faiblesses qu'elle pouvait vous connaître.

Bonjour, mon garçon, me dit-elle quand je l'abordai. Eh bien! comment te trouves-tu à Paris? Et puis se tournant du côté de ses femmes: Vraiment, ajouta-t-elle, voilà un paysan de bonne mine.

Bon! madame, lui répondis-je, je suis le plus mal fait de notre village. Va, va, me dit-elle, tu ne me parais ni sot ni mal bâti, et je te conseille de rester à Paris, tu y deviendras quelque chose.

Dieu le veuille, madame, lui repartis-je; mais j'ai du mérite et point d'argent, cela ne joue pas ensemble.

Tu as raison, me dit-elle en riant, mais le temps remédiera à cet inconvénient-là; demeure ici, je te mettrai auprès de mon neveu qui arrive de province, et qu'on va envoyer au collège, tu le serviras.

Que le ciel vous le rende, madame, lui répondis-je; dites-moi seulement si cela vaut fait, afin que je l'écrive à notre père; je me rendrai si savant en le voyant étudier, que je vous promets de savoir quelque jour vous dire la sainte Messe. Hé! que sait-on? Comme il n'y a que chance dans ce monde, souvent on se trouve évêque ou vicaire sans savoir comment cela s'est fait.

Ce discours la divertit beaucoup, sa gaieté ne fit que m'animer; je n'étais pas honteux des bêtises que je disais, pourvu qu'elles fussent plaisantes; car à travers l'épaisseur de mon ignorance, je voyais qu'elles ne nuisaient jamais à un homme qui n'était pas obligé d'en savoir davantage, et même qu'on lui tenait compte d'avoir le courage de répliquer à quelque prix que ce fût.

Ce garçon-là est plaisant, dit-elle, je veux en avoir soin; prenez garde à vous, vous autres (et c'était à ses femmes à qui elle parlait), sa naïveté vous réjouit aujourd'hui, vous vous en amusez comme d'un paysan; mais ce paysan deviendra dangereux, je vous en avertis.

Oh! répliquai-je, madame, il n'y a que faire d'attendre après cela; je ne deviendrai point, je suis tout devenu; ces demoiselles sont bien jolies, et cela forme bien un homme; il n'y a point de village qui tienne; on est tout d'un coup né natif de Paris, quand on les voit.

Comment! dit-elle, te voilà déjà galant; et pour laquelle te déclarerais-tu? (elles étaient trois). Javotte est une jolie blonde, ajouta-t-elle. Et Mlle Geneviève une jolie brune, m'écriai-je tout de suite.

Geneviève, à ce discours, rougit un peu, mais d'une rougeur qui venait d'une vanité contente, et elle déguisa la petite satisfaction que lui donnait ma préférence d'un souris qui signifiait pourtant: Je te remercie; mais qui signifiait aussi: Ce n'est que sa naïveté bouffonne qui me fait rire.

Ce qui est de sûr, c'est que le trait porta; et comme on le verra dans la suite, ma saillie lui fit dans le coeur une blessure sourde dont je ne négligeai pas de m'assurer; car je me doutai que mon discours n'avait pas dû lui déplaire, et dès ce moment-là, je l'épiai pour voir si je pensais juste.

Nous allions continuer la conversation, qui commençait à tomber sur la troisième femme de chambre de madame, qui n'était ni brune ni blonde, qui n'était d'aucune couleur, et qui portait un de ces visages indifférents qu'on voit à tout le monde, et qu'on ne remarque à personne.

Déjà je tâchais d'éviter de dire mon sentiment sur son chapitre, avec un embarras maladroit et ingénu qui ne faisait pas l'éloge de ladite personne, quand un des adorateurs de madame entra, et nous obligea de nous retirer.

J'étais fort content du marché que j'avais fait de rester à Paris. Le peu de jours que j'y avais passé m'avait éveillé le coeur, et je me sentis tout d'un coup en appétit de fortune.

Il s'agissait de mander l'état des choses à mon père, et je ne savais pas écrire, mais je songeai à Mlle Geneviève; et sans plus délibérer, j'allai la prier d'écrire ma lettre.

Elle était seule quand je lui parlai; et non seulement elle l'écrivit, mais ce fut de la meilleure grâce du monde.

Ce que je lui dictais, elle le trouvait spirituel et de bon sens, et ne fit que rectifier mes expressions.

Profite de la bonne volonté de madame, me dit-elle ensuite; j'augure bien de ton aventure. Eh bien! mademoiselle, lui répondis-je, si vous mettez encore votre amitié par-dessus, je ne me changerai pas contre un autre; car déjà je suis heureux, il n'y a point de doute à cela, puisque je vous aime.

Comment! me dit-elle, tu m'aimes! Et qu'entends-tu par là, Jacob?

Ce que j'entends? lui dis-je, de la belle et bonne affection, comme un garçon, sauf votre respect, peut l'avoir pour une fille aussi charmante que vous; j'entends que c'est bien dommage que je ne sois qu'un chétif homme; car, mardi, si j'étais roi, par exemple, nous verrions un peu qui de nous deux serait reine, et comme ce ne serait pas moi, il faudrait bien que ce fût vous: Il n'y a rien à refaire à mon dire.

Je te suis bien obligée de pareils sentiments, me dit-elle d'un ton badin, et si tu étais roi, cela mériterait réflexion. Pardi! lui dis-je, mademoiselle, il y a tant de gens par le monde que les filles aiment, et qui ne sont pas rois; n'y aura-t-il pas moyen quelque jour d'être comme eux?

Mais vraiment, me dit-elle, tu es pressant! où as-tu appris à faire l'amour? Ma foi! lui dis-je, demandez-le à votre mérite; je n'ai point eu d'autre maître d'école, et comme il me l'a appris, je le rends.

Madame, là-dessus, appela Geneviève, qui me quitta très contente de moi, à vue de pays, et me dit en s'en allant: Va, Jacob, tu feras fortune, et je le souhaite de tout mon coeur.

Grand merci, lui dis-je, en la saluant d'un coup de chapeau qui avait plus de zèle que de bonne grâce; mais je me recommande à vous, mademoiselle, ne m'oubliez pas, afin de commencer toujours ma fortune, vous la finirez quand vous pourrez. Cela dit, je pris la lettre, et la portai à la poste.

Cet entretien que je venais d'avoir avec Geneviève me mit dans une situation si gaillarde, que j'en devins encore plus divertissant que je ne l'avais été jusque-là.

Pour surcroît de bonne humeur, le soir du même jour on m'appela pour faire prendre ma mesure par le tailleur de la maison, et je ne saurais dire combien ce petit événement enhardit mon imagination, et la rendit sémillante.

C'était madame qui avait eu cette attention pour moi.

Deux jours après on m'apporta mon habit avec du linge et un chapeau, et tout le reste de mon équipage. Un laquais de la maison, qui avait pris de l'amitié pour moi, me frisa; j'avais d'assez beaux cheveux. Mon séjour à Paris m'avait un peu éclairci le teint; et, ma foi! quand je fus équipé, Jacob avait fort bonne façon.

La joie de me voir en si bonne posture me rendit la physionomie plus vive et y jeta comme un rayon de bonheur à venir. Du moins tout le monde m'en prédisait, et je ne doutais point du succès de la prédiction.

On me complimenta fort sur mon bon air; et, en attendant que madame fût visible, j'allai faire essai de mes nouvelles grâces sur le coeur de Geneviève qui, effectivement, me plaisait beaucoup.

Il me parut qu'elle fut surprise de la mine que j'avais sous mon attirail tout neuf; je sentis moi-même que j'avais plus d'esprit qu'à l'ordinaire, mais à peine causions-nous ensemble, qu'on vint m'avertir, de la part de madame, de l'aller trouver.

Cet ordre redoubla encore ma reconnaissance pour elle; je n'allai pas, je volai.

Me voilà, madame, lui dis-je en entrant; je souhaiterais bien avoir assez d'esprit pour vous remercier à ma fantaisie; mais je mourrai à votre service, si vous me le permettez. C'est une affaire finie; je vous appartiens pour le reste de mes jours.

Voilà qui est bien, me dit-elle alors; tu es sensible et reconnaissant, cela me fait plaisir. Ton habit te sied bien; tu n'as plus l'air villageois. Madame, m'écriai-je, j'ai l'air de votre serviteur éternel, il n'y a que cela que j'estime.

Cette dame alors me fit approcher, examina ma parure; j'avais un habit uni et sans livrée. Elle me demanda qui m'avait frisé, et me dit d'avoir toujours soin de mes cheveux, que je les avais beaux, et qu'elle voulait que je lui fisse honneur. Tant que vous voudrez, quoique vous en ayez de tout fait, lui dis-je; mais n'importe, abondance ne nuit point. Notez que madame venait de se mettre à sa toilette, et que sa figure était dans un certain désordre assez piquant pour ma curiosité.

Je n'étais pas né indifférent, il s'en fallait beaucoup; cette dame avait de la fraîcheur et de l'embonpoint, et mes yeux lorgnaient volontiers.

Elle s'en aperçut, et sourit de la distraction qu'elle me donnait; moi, je vis qu'elle s'en apercevait, et je me mis à rire aussi d'un air que la honte d'être pris sur le fait et le plaisir de voir rendaient moitié niais et moitié tendre; et la regardant avec des yeux mêlés de tout ce que je dis là, je ne lui disais rien.

De sorte qu'il se passa alors entre nous deux une petite scène muette qui fut la plus plaisante chose du monde; et puis, se raccommodant ensuite assez négligemment: A quoi penses-tu, Jacob? me dit-elle. Hé! madame, repris-je, je pense qu'il fait bon vous voir, et que monsieur a une belle femme.

Je ne saurais dire dans quelle disposition d'esprit cela la mit, mais il me parut que la naïveté de mes façons ne lui déplaisait pas.

Les regards amoureux d'un homme du monde n'ont rien de nouveau pour une jolie femme; elle est accoutumée à leurs expressions, et ils sont dans un goût de galanterie qui lui est familier, de sorte que son amour-propre s'y amuse comme à une chose qui lui est ordinaire, et qui va quelquefois au-delà de la vérité.

Ici ce n'était pas de même; mes regards n'avaient rien de galant, ils ne savaient être que vrais. J'étais un paysan, j'étais jeune, assez beau garçon; et l'hommage que je rendais à ses appas venait du pur plaisir qu'ils me faisaient. Il était assaisonné d'une ingénuité rustique, plus curieuse à voir, et d'autant plus flatteuse qu'elle ne voulait point flatter.

C'était d'autres yeux, une autre manière de considérer, une autre tournure de mine; et tout cela ensemble me donnait apparemment des agréments singuliers dont je vis que madame était un peu touchée.

Tu es bien hardi de me regarder tant! me dit-elle alors, toujours en souriant. Pardi, lui dis-je, est-ce ma faute, madame? Pourquoi êtes-vous belle? Va-t'en, me dit-elle alors, d'un ton brusque, mais amical, je crois que tu m'en conterais, si tu l'osais; et cela dit, elle se remit à sa toilette, et moi, je m'en allai, en me retournant toujours pour la voir. Mais elle ne perdit rien de vue de ce que je fis, et me conduisit des yeux jusqu'à la porte.

Le soir même, elle me présenta à son neveu, et m'installa au rang de son domestique. Je continuai de cajoler Geneviève. Mais, depuis l'instant où je m'étais aperçu que je n'avais pas déplu à madame même, mon inclination pour cette fille baissa de vivacité, son coeur ne me parut plus une conquête si importante, et je n'estimai plus tant l'honneur d'être souffert d'elle.

Geneviève ne se comporta pas de même, elle prit tout de bon du goût pour moi, tant par l'opinion qu'elle avait de ce que je pourrais devenir, que par le penchant naturel qu'elle se sentit pour moi, et comme je la cherchais un peu moins, elle me chercha davantage. Il n'y avait pas longtemps qu'elle était dans la maison, et le mari de madame ne l'avait pas encore remarquée.

Comme le maître et la maîtresse avaient chacun leur appartement, d'où le matin ils envoyaient savoir comment ils se portaient (et c'était là presque tout le commerce qu'ils avaient ensemble), madame, un matin, sur quelque légère indisposition de son mari, envoya Geneviève pour savoir de ses nouvelles.

Elle me rencontra sur l'escalier en y allant, et me dit de l'attendre. Elle fut très longtemps à revenir, et revint les yeux pleins de coquetterie.

Vous voilà bien émerillonnée, mademoiselle Geneviève, lui dis-je en la voyant. Oh! tu ne sais pas, me dit-elle d'un air gai, mais goguenard, si je veux, ma fortune est faite.

Vous êtes bien difficile de ne pas vouloir, lui dis-je. Oui, dit-elle, mais il y a un petit article qui m'en empêche, c'est que c'est à condition que je me laisserai aimer de monsieur, qui vient de me faire une déclaration d'amour.

Cela ne vaut rien, lui dis-je, c'est de la fausse monnaie que cette fortune-là, ne vous chargez point de pareille marchandise, et gardez la vôtre: Tenez, quand une fille s'est vendue, je ne voudrais pas la reprendre du marchand pour un liard.

Je lui tins ce discours parce que, dans le fond, je l'aimais toujours un peu, et que j'avais naturellement de l'honneur.

Tu as raison, me dit-elle, un peu déconcertée des sentiments que je lui montrais; aussi ai-je tourné le tout en pure plaisanterie, et je ne voudrais pas de lui quand il me donnerait tout son bien.

Vous êtes-vous bien défendue, au moins, lui dis-je, car vous n'étiez pas fort courroucée quand vous êtes revenue. C'est, reprit-elle, que je me suis divertie de tout ce qu'il m'a dit. Il n'y aura pas de mal une autre fois de vous en mettre un peu en colère, répondis-je, cela sera plus sûr que de se divertir de lui; car à la fin il pourrait bien se divertir de vous: En jouant, on ne gagne pas toujours, on perd quelquefois, et quand on est une fois en perte, tout y va.

Comme nous étions sur l'escalier, nous ne nous en dîmes pas davantage: elle rejoignit sa maîtresse, et moi mon petit maître qui faisait un thème, ou plutôt à qui son précepteur le faisait, afin que la science de son écolier lui fît honneur, et que cet honneur lui conservât son poste de précepteur, qui était fort lucratif.

Geneviève avait fait à l'amour de son maître plus d'attention qu'elle ne me l'avait dit.

Ce maître n'était pas un homme généreux, mais ses richesses, pour lesquelles il n'était pas né, l'avaient rendu glorieux, et sa gloire le rendait magnifique. De sorte qu'il était extrêmement dépensier, surtout quand il s'agissait de ses plaisirs.

Il avait proposé un bon parti à Geneviève, si elle voulait consentir à le traiter en homme qu'on aime: elle me dit même, deux jours après, qu'il avait débuté par lui offrir une bourse pleine d'or, et c'est la forme la plus dangereuse que puisse prendre le diable pour tenter une jeune fille un peu coquette, et, par-dessus le marché, intéressée.

Or, Geneviève était encline à ces deux petits vices-là: ainsi, il aurait été difficile qu'elle eût plaisanté de bonne foi de l'amour en question; aussi ne la voyais-je plus que rêveuse, tant la vue de cet or, et la facilité de l'avoir la tentaient, et sa sagesse ne disputait plus le terrain qu'en reculant lâchement.

Monsieur (c'est le maître de la maison dont je parle) ne se rebuta point du premier refus qu'elle avait fait de ses offres; il avait pénétré combien sa vertu en avait été affaiblie; de sorte qu'il revint à la charge encore mieux armé que la première fois, et prit contre elle un renfort de mille petits ajustements, qu'il la força d'accepter sans conséquence; et des ajustements tout achetés, tout prêts à être mis, sont bien aussi séduisants que l'argent même avec lequel on les achète.

De dons en dons toujours reçus, et donnés sans conséquence, tant fut procédé, qu'il devait enfin lui fonder une pension viagère, à laquelle serait ajouté un petit ménage clandestin qu'il promettait de lui faire, si elle voulait sortir d'auprès de sa maîtresse.

J'ai su tout le détail de ce traité impur dans une lettre que Geneviève perdit, et qu'elle écrivait à une de ses cousines, qui ne subsistait, autant que j'en pus juger, qu'au moyen d'un traité dans le même goût, qu'elle avait passé avec un riche vieillard, car cette lettre parlait de lui.

A l'esprit d'intérêt qui possédait Geneviève se joignait encore une tentation singulière, et cette tentation, c'était moi.

J'ai dit qu'elle en était venue à m'aimer véritablement. Elle croyait aussi que je l'aimais beaucoup, non sans se plaindre pourtant de je ne sais quelle indolence, où je restais souvent quand j'aurais pu la voir; mais je raccommodais cela par le plaisir que je lui marquais en la voyant; et du tout ensemble, il résultait que je l'aimais, comme c'était la vérité, mais d'un amour assez tranquille.

Dans la certitude où elle en était, et dans la peur qu'elle eut de me perdre (car elle n'avait rien, ni moi non plus), elle songea que les offres de monsieur, que son argent, et le bien qu'il promettait de lui faire, seraient des moyens d'accélérer notre mariage. Elle espéra que sa fortune, quand elle en jouirait, me tenterait à mon tour, et me ferait surmonter les premiers dégoûts que je lui en avais montrés.

Dans cette pensée, Geneviève répondit aux discours de son maître avec moins de rigueur qu'à l'ordinaire, et se laissa ouvrir la main pour recevoir l'argent qu'il lui offrait toujours.

En pareil cas, quand le premier pas est fait, on a le pied levé pour en faire un second, et puis on va son chemin.

La pauvre fille reçut tout; elle fut comblée de présents; elle eut de quoi se mettre à son aise: et quand elle se vit en cet état, un jour que nous nous promenions ensemble dans le jardin de la maison: Monsieur continue de me poursuivre, me dit-elle adroitement, mais d'une manière si honnête que je ne saurais m'en scandaliser; quant à moi, il me suffit d'être sage, et, sauf ton meilleur avis, je crois que je ne ferais pas si mal de profiter de l'humeur libérale où il est pour moi; il sait bien que son amour est inutile, je ne lui cache pas qu'il n'aboutira à rien: Mais n'importe, me dit-il, je suis bien aise que tu aies de quoi te ressouvenir de moi, prends ce que je te donne, cela ne t'engagera à rien. Jusqu'ici j'ai toujours refusé, ajouta-t-elle, et je crois que j'ai mal raisonné. Qu'en dis-tu? C'est mon maître, il a de l'amitié pour moi; car amitié ou amour, c'est la même chose, de la manière dont j'y réponds; il est riche: eh! pardi, c'est comme si ma maîtresse voulait me donner quelque chose, et que je ne voulusse pas. N'est-il pas vrai? parle.

Moi! répliquai-je, totalement rebuté des dispositions où je la voyais et résolu de la laisser pour ce qu'elle valait, si les choses vont comme vous le dites, cela est à merveille: on ne refuse point ce qu'une maîtresse nous donne, et dès que monsieur ressemble à une maîtresse, que son amour n'est que de l'amitié, voilà qui est bien. Je n'aurais pas deviné cette amitié-là, moi: j'ai cru qu'il vous aimait comme on aime à l'ordinaire une jolie fille; mais dès qu'il est si sage et si discrète personne, allez hardiment; prenez seulement garde de broncher avec lui, car un homme est toujours traître.

Oh! me dit-elle, je sais bien à quoi m'en tenir; et elle avait raison, il n'y avait plus de conseil à prendre, et ce qu'elle m'en disait, n'était que pour m'apprivoiser petit à petit sur la matière.

Je suis charmée, me dit-elle en me quittant, que tu sois de mon sentiment: adieu, Jacob. Je vous salue, mademoiselle, lui répondis-je, et je vous fais mes compliments de l'amitié de votre amant; c'est un honnête homme d'être si amoureux de votre personne, sans se soucier d'elle: bonjour, jusqu'au revoir, que le ciel vous conduise.

Je lui tins ce discours d'un air si gai en la quittant, qu'elle ne sentit point que je me moquais d'elle.

Cependant l'amour de monsieur pour Geneviève éclata un peu dans la maison. Les femmes de chambre ses compagnes en murmurèrent, moins peut-être par sagesse que par envie.

Voilà qui est bien vilain, bien impertinent! me disait Toinette, qui était la jolie blonde dont j'ai parlé. Chut! lui répondis-je. Point de bruit, mademoiselle Toinette: que sait-on ce qui peut arriver? Vous avez aussi bien qu'elle un visage fripon; monsieur a les yeux bons; c'est aujourd'hui le tour de Geneviève pour être aimée; ce sera peut-être demain le vôtre; et puis, de toutes les injures que vous dites contre elle, qu'en arrivera-t-il? Croyez-moi, un peu de charité pour l'amour de vous, si ce n'est pas pour l'amour d'elle.

Toinette se fâcha de ma réponse et s'en alla plaindre à madame en pleurant; mais c'était mal s'adresser pour avoir justice. Madame éclata de rire au récit naïf qu'elle lui fit de notre conversation; la tournure que j'avais donnée à la chose fut tout à fait de son goût, il n'y avait rien de mieux ajusté à son caractère.

Elle apprenait pourtant par là l'infidélité de son mari; mais elle ne s'en souciait guère: ce n'était là qu'une matière à plaisanterie pour elle.

Es-tu bien sûre que mon mari l'aime? dit-elle à Toinette, du ton d'une personne qui veut n'en point douter pour pouvoir en rire en toute confiance; cela serait plaisant, Toinette, tu vaux pourtant mieux qu'elle. Voilà tout ce que Toinette en tira, et je l'aurais bien deviné; car je connaissais madame.

Geneviève, qui s'était méprise au ton dont je lui avais répondu sur les présents de monsieur, et qui alors en était abondamment fournie, vint m'en montrer une partie, pour m'accoutumer par degrés à voir le tout.

Elle me cacha d'abord l'argent, je ne vis que des nippes, et de quoi en faire de toutes sortes d'espèces, habits, cornettes, pièces de toile et rubans de toutes couleurs; et le ruban lui seul est un terrible séducteur de jeunes filles aimables, et femmes de chambre!

Peut-on rien de plus généreux? me disait-elle, me donner cela seulement parce que je lui plais!

Oh! lui disais-je, je n'en suis pas surpris; l'amitié d'un homme pour une jolie fille va bien loin, voyez-vous, vous n'en resterez pas là. Vraiment je le crois, me repartit-elle, car il me demande souvent si j'ai besoin d'argent. Eh! pardi, sans doute vous en avez besoin, lui dis-je; quand vous en auriez jusqu'au cou, il faut en avoir par-dessus la tête: prenez toujours, s'il ne vous sert de rien, je m'en accommoderai, moi, j'en trouverai le débit. Volontiers, me dit-elle, charmée du goût que j'y prenais, et des conjectures favorables qu'elle en tirait pour le succès de ses vues; je t'assure que j'en prendrai à cause de toi, et que tu en auras dès demain peut-être; car il n'y a point de jour où il ne m'en offre.

Et ce qui fut promis fut tenu; j'eus le lendemain six louis d'or à mon commandement, qui joints à trois que madame m'avait donnés pour payer un maître à écrire, me faisaient neuf prodigieuses, neuf immenses pistoles; je veux dire qu'ils composaient un trésor pour un homme qui n'avait jamais que des sous marqués dans sa poche.

Peut-être fis-je mal en prenant l'argent de Geneviève; ce n'était pas, je pense, en agir dans toutes les règles de l'honneur; car enfin, j'entretenais cette fille dans l'idée que je l'aimais et je la trompais: je ne l'aimais plus, elle me plaisait pourtant toujours, mais rien qu'aux yeux, et plus au coeur.

D'ailleurs, cet argent qu'elle m'offrait n'était pas chrétien, je ne l'ignorais pas, et c'était participer au petit désordre de conduite en vertu duquel il avait été acquis; c'était du moins engager Geneviève à continuer d'en acquérir au même prix: mais je ne savais pas encore faire des réflexions si délicates, mes principes de probité étaient encore fort courts; et il y a apparence que Dieu me pardonna ce gain, car j'en fis un très bon usage; il me profita beaucoup: j'en appris à écrire et l'arithmétique, avec quoi, en partie, je suis parvenu dans la suite.

Le plaisir avec lequel j'avais pris cet argent ne fit qu'enhardir Geneviève à pousser ses desseins; elle ne douta point que je ne sacrifiasse tout à l'envie d'en avoir beaucoup; et dans cette persuasion, elle perdit la tête et ne se ménagea plus.

Suis-moi, me dit-elle un matin, je veux te montrer quelque chose.

Je la suivis donc, elle me mena dans sa chambre; et là, m'ouvrit un petit coffre tout plein des profits de sa complaisance: à la lettre, il était rempli d'or, et assurément la somme était considérable; il n'y avait qu'un partisan qui eût le moyen de se damner si chèrement, et bien des femmes plus huppées l'en auraient pour cela quitté à meilleur marché que la soubrette.

Je cachai avec peine l'étonnement où je fus de cette honteuse richesse; et gardant toujours l'air gaillard que j'avais jusque-là soutenu là-dessus: Est-ce encore là pour moi? lui dis-je. Ma chambre n'est pas si bien meublée que la vôtre, et ce petit coffre-là y tiendra à merveille.

Oh! pour cet argent-ci, me répondit-elle, tu veux bien que je n'en dispose qu'en faveur du mari que j'aurai. Avise-toi là-dessus.

Ma foi! lui dis-je, je ne sais où vous en prendre un, je ne connais personne qui cherche femme. Qu'est-ce que c'est que cette réponse-là? me répliqua-t-elle: où est donc ton esprit? Est-ce que tu ne m'entends pas? Tu n'as que faire de me chercher un mari, tu peux en devenir un, n'es-tu pas du bois dont on les fait? Laissons-là le bois, lui dis-je, c'est un mot de mauvais augure. Quant au reste, continuai-je, ne voulant pas la brusquer, s'il ne tenait qu'à être votre mari, je le serais tout à l'heure et je n'aurais peur que de mourir de trop d'aise. Est-ce que vous en doutez? N'y a-t-il pas un miroir ici? Regardez-vous, et puis vous m'en direz votre avis. Tenez, ne faut-il pas bien du temps pour s'aviser si on dira oui avec mademoiselle? Vous n'y songez pas vous-même avec votre avisement. Ce n'est pas là la difficulté.

Eh! où est-elle donc? reprit-elle d'un air avide et content. Oh! ce n'est qu'une petite bagatelle, lui dis-je; c'est que l'amitié de monsieur pourrait bien me procurer des coups de bâton, si j'allais lui souffler son amie. J'ai déjà vu de ces amitiés-là, elles n'entendent pas raillerie; et puis que feriez-vous d'un mari si maltraité?

Quelle imagination vas-tu te mettre dans l'esprit? me dit-elle, je gage que si monsieur sait que je t'aime, il sera charmé que je t'épouse, et qu'il voudra lui-même faire les frais de notre mariage.

Ce ne serait pas la peine, lui dis-je, je les ferais bien moi-même; mais, par ma foi, je n'ose aller en avant, votre bon ami me fait peur; en un mot, sa bonne affection n'est peut-être qu'une simagrée; je me doute qu'il y a sous cette peau d'ami un renard qui ne demande qu'à croquer la poule; et quand il verra un petit roquet comme moi la poursuivre, je vous laisse à penser ce qu'il en adviendra, et si cet hypocrite de renard me laissera faire.

N'est-ce que cela qui t'arrête? Me dis-tu vrai? me repartit-elle. Assurément! lui dis-je. Eh bien! je vais travailler à te mettre en repos là-dessus, me répondit-elle, et à te prouver qu'on n'a pas envie de te disputer ta poule. Je serais fâchée qu'on te surprît dans ma chambre, séparons-nous; mais je te garantis notre affaire faite.

Là-dessus je la quittai un peu inquiet des suites de cette aventure, et avec quelque repentir d'avoir accepté de son argent; car je devinai le biais qu'elle prendrait pour venir à bout de moi: je m'attendis que monsieur s'en mêlerait, et je ne me trompai pas.

Le lendemain un laquais vint me dire de la part de notre maître d'aller lui parler, je m'y rendis fort embarrassé de ma figure. Eh bien! me dit-il, mons Jacob, comment se comporte votre jeune maître? Etudie-t-il assidûment? Pas mal, monsieur, repris-je. Et toi, te trouves-tu bien du séjour de Paris?

Ma foi, monsieur, lui répondis-je, j'y bois et j'y mange d'aussi bon appétit qu'ailleurs.

Je sais, me dit-il, que madame t'a pris sous sa protection, et j'en suis bien aise: mais tu ne me dis pas tout; j'ai déjà appris de tes nouvelles; tu es un compère; comment donc! il n'y a que deux ou trois mois que tu es ici, et tu as déjà fait une conquête? à peine es-tu débarqué, que tu tournes la tête à de jolies filles; Geneviève est folle de toi, et apparemment que tu l'aimes à ton tour?

Hélas! monsieur, repris-je, que m'aurait-elle fait pour la haïr, la pauvre enfant? Oh! me dit-il, parle hardiment, tu peux t'ouvrir à moi; il y a longtemps que ton père me sert, je suis content de lui, et je serai ravi de faire du bien au fils, puisque l'occasion s'en présente; il est heureux pour toi de plaire à Geneviève, et j'approuve ton choix; tu es jeune et bien fait, sage et actif, dit-on; de son côté, Geneviève est une fille aimable, je protège ses parents, et ne l'ai même fait entrer chez moi que pour être plus à portée de lui rendre service, et de la bien placer. (Il mentait.) Le parti qu'elle prend rompt un peu mes mesures; tu n'as encore rien, je lui aurais ménagé un mariage plus avantageux; mais enfin elle t'aime et ne veut que toi, à la bonne heure. Je songe que mes bienfaits peuvent remplacer ce qui te manque, et te tenir lieu de patrimoine. Je lui ai déjà fait présent d'une bonne somme d'argent dont je vous indiquerai l'emploi; je ferai plus, je vous meublerai une petite maison, dont je payerai les loyers pour vous soulager, en attendant que vous soyez plus à votre aise; du reste, ne t'embarrasse pas, je te promets des commissions lucratives; vis bien avec la femme que je te donne, elle est douce et vertueuse; au surplus, n'oublie jamais que tu as pour le moins la moitié de part à tout ce que je fais dans cette occurrence-ci. Quelque bonne volonté que j'aie pour les parents de Geneviève, je n'aurais pas été si loin si je n'en avais pas encore davantage pour toi et pour les tiens.

Ne parle de rien ici, les compagnes de ta maîtresse ne me laisseraient pas en repos, et voudraient toutes que je les mariasse aussi. Demande ton congé sans bruit, dis qu'on t'offre une condition meilleure et plus convenable; Geneviève, de son côté, supposera la nécessité d'un voyage pour voir sa mère qui est âgée, et au sortir d'ici, vous vous marierez tous deux. Adieu. Point de remerciements, j'ai affaire: va seulement informer Geneviève de ce que je t'ai dit, et prends sur ma table ce petit rouleau d'argent avec quoi tu attendras dans une auberge que Geneviève soit sortie d'ici.

Je restai comme un marbre à ce discours; d'un côté, tous les avantages qu'on me promettait étaient considérables.

Je voyais que du premier saut que je faisais à Paris, moi qui n'avais encore aucun talent, aucune avance, qui n'étais qu'un pauvre paysan, et qui me préparais à labourer ma vie pour acquérir quelque chose (et ce quelque chose, dans mes espérances éloignées, n'entrait même en aucune comparaison avec ce qu'on m'offrait), je voyais, dis-je, un établissement certain qu'on me jetait à la tête.

Et quel établissement? Une maison toute meublée, beaucoup d'argent comptant, de bonnes commissions dont je pouvais demander d'être pourvu sur-le-champ, enfin la protection d'un homme puissant, et en état de me mettre à mon aise dès le premier jour, et de m'enrichir ensuite.

N'était-ce pas là la pomme d'Adam toute revenue pour moi?

Je savourais la proposition: cette fortune subite mettait mes esprits en mouvement; le coeur m'en battait, le feu m'en montait au visage.

N'avoir qu'à tendre la main pour être heureux, quelle séduisante commodité! N'était-ce pas là de quoi m'étourdir sur l'honneur?

D'un autre côté, cet honneur plaidait sa cause dans mon âme embarrassée, pendant que ma cupidité y plaidait la sienne. A qui est-ce des deux que je donnerai gagné? disais-je; je ne savais auquel entendre.

L'honneur me disait: Tiens-toi ferme; déteste ces misérables avantages qu'on te propose; ils perdront tous leurs charmes quand tu auras épousé Geneviève; le ressouvenir de sa faute te la rendra insupportable, et puisque tu me portes dans ton sein, tout paysan que tu es, je serai ton tyran, je te persécuterai toute ta vie, tu verras ton infamie connue de tout le monde, tu auras ta maison en horreur, et vous ferez tous deux, ta femme et toi, un ménage du diable, tout ira en désarroi; son amant la vengera de tes mépris, elle pourra te perdre avec le crédit qu'il a. Tu ne seras pas le premier à qui cela sera arrivé, rêves-y bien, Jacob. Le bien que t'apporte ta future est un présent du diable, et le diable est un trompeur. Un beau jour il te reprendra tout, afin de te damner par le désespoir, après t'avoir attrapé par sa marchandise.

On trouvera peut-être les représentations que me faisait l'honneur un peu longues, mais c'est qu'il a besoin de parler longtemps, lui, pour faire impression, et qu'il a plus de peine à persuader que les passions.

Car, par exemple, la cupidité ne répondait à tout cela qu'un mot ou deux; mais son éloquence, quoique laconique, était vigoureuse.

C'est bien à toi, paltoquet, me disait-elle, à t'arrêter à ce chimérique honneur! Ne te sied-il pas bien d'être délicat là-dessus, misérable rustre? Va, tu as raison; va te gîter à l'hôpital, ton honneur et toi, vous y aurez tous deux fort bonne grâce.

Pas si bonne grâce, répondais-je en moi-même; c'est avoir de l'honneur en pure perte que de l'avoir à l'hôpital; je crois qu'il n'y brille guère.

Mais l'honneur vous conduit-il toujours là? Oui, assez souvent, et si ce n'est là, c'est du moins aux environs.

Mais est-on heureux quand on a honte de l'être? Est-ce un plaisir que d'être à son aise à contre-coeur? quelle perplexité!

Ce fut là tout ce qui se présenta en un instant à mon esprit. Pour surcroît d'embarras, je regardais ce rouleau d'argent qui était sur la table, il me paraissait si rebondi! quel dommage de le perdre!

Cependant monsieur, surpris de ce que je ne lui disais rien, et que je ne prenais pas le rouleau qu'il avait mis là pour appuyer son discours, me demanda à quoi je pensais? Pourquoi ne me dis-tu mot? ajouta-t-il.

Hé! monsieur, répondis-je, je rêve, et il y a bien de quoi. Tenez, parlons en conscience; prenez que je sois vous, et que vous soyez moi. Vous voilà un pauvre homme. Mais est-ce que les pauvres gens aiment à être cocus? Vous le serez pourtant, si je vous donne Geneviève en mariage. Eh bien! voilà le sujet de ma pensée.

Quoi! me dit-il là-dessus, est-ce que Geneviève n'est pas une honnête fille? Fort honnête, repris-je, pour ce qui est en cas de faire un compliment ou une révérence: mais pour ce qui est d'être la femme d'un mari, je n'estime pas que l'honnêteté qu'elle a soit propre à cela.

Eh! qu'as-tu donc à lui reprocher? me dit-il. Hé, hé, hé, repris-je en riant, vous savez mieux que moi les tenants et les aboutissants de cette affaire-là, vous y étiez et je n'y étais pas; mais on sait bien à peu près comment cela se gouverne. Tenez, monsieur, dites-moi franchement la vérité; est-ce qu'un monsieur a besoin de femme de chambre? Et quand il en a une, est-ce elle qui le déshabille? Je crois que c'est tout le contraire.

Oh! pour le coup, me dit-il, vous parlez net, Jacob, et je vous entends; tout paysan que vous êtes, vous ne manquez pas d'esprit. Ecoutez donc attentivement ce que je vais vous dire à mon tour.

Tout ce que vous vous imaginez de Geneviève est faux; mais supposons qu'il soit vrai: vous voyez les personnes qui viennent me voir, ce sont tous gens de considération, qui sont riches, qui ont de grands équipages.

Savez-vous bien que parmi eux il y en a quelques-uns qu'il n'est pas nécessaire de nommer, et qui ne doivent leur fortune qu'à un mariage qu'ils ont fait avec des Genevièves?

Or croyez-vous valoir mieux qu'eux? Est-ce la crainte d'être moqué qui vous retient? Et par qui le serez-vous? Vous connaît-on, et êtes-vous quelque chose dans la vie? Songera-t-on à votre honneur? S'imagine-t-on seulement que vous en ayez un, benêt que vous êtes? Vous ne risquez qu'une chose, c'est d'avoir autant d'envieux de votre état, qu'il y a de gens de votre sorte qui vous connaissent. Allez, mon enfant, l'honneur de vos pareils, c'est d'avoir de quoi vivre, et de quoi se retirer de la bassesse de leur condition, entendez-vous? Le dernier des hommes ici-bas, est celui qui n'a rien.

N'importe, monsieur, lui répondis-je d'un air entre triste et mutin; j'aimerais encore mieux être le dernier des autres que le plus fâché de tous. Le dernier des autres trouve toujours le pain bon quand on lui en donne; mais le plus fâché de tous n'a jamais d'appétit à rien; il n'y a pas de morceau qui lui profite, quand ce serait de la perdrix: et, ma foi, l'appétit mérite bien qu'on le garde; et je le perdrais, malgré toute ma bonne chère, si j'épousais votre femme de chambre.

Votre parti est donc pris? repartit monsieur.

Ma foi oui, monsieur, répondis-je, et j'en ai bien du regret; mais que voulez-vous? dans notre village, c'est notre coutume de n'épouser que des filles, et s'il y en avait une qui eût été femme de chambre d'un monsieur, il faudrait qu'elle se contentât d'avoir un amant; mais pour de mari, néant; il en pleuvrait, qu'il n'en tomberait pas un pour elle; c'est notre régime, et surtout dans notre famille. Ma mère se maria fille, sa grande mère en avait fait autant; et de grandes mères en grandes mères, je suis venu droit comme vous voyez, avec l'obligation de ne rien changer à cela.

Je me fus à peine expliqué d'un ton si décisif, que me regardant d'un air fier et irrité: Vous êtes un coquin, me dit-il. Vous avez fait chez moi publiquement l'amour à Geneviève; vous n'aspiriez d'abord, m'a-t-elle dit, qu'au bonheur de pouvoir l'épouser un jour. Les autres filles de madame le savent; d'un autre côté, vous osez l'accuser de n'être pas fille d'honneur; vous êtes frappé de cette impertinente idée-là; je ne doute pas qu'en conséquence vous ne causiez sur son compte, quand on vous parlera d'elle; vous êtes homme à ne la pas ménager dans vos petits discours; et c'est moi, c'est ma simple bonne volonté pour elle qui serait la cause innocente de tout le tort que vous pourriez lui faire. Non, monsieur Jacob, j'y mettrai bon ordre, et puisque j'ai tant fait que de m'en mêler, que vous avez déjà pris de son argent sur le pied d'un homme qui devait l'épouser, je ne prétends pas que vous vous moquiez d'elle. Je ne vous laisserai point en liberté de lui nuire, et si vous ne l'épousez pas, je vous déclare que ce sera à moi à qui vous aurez affaire. Déterminez-vous; je vous donne vingt-quatre heures, choisissez de sa main ou du cachot; je n'ai que cela à vous dire. Allons, retirez-vous, faquin.

Cet ordre, et l'épithète qui le soutenait, me firent peur, et je ne fis qu'un saut de la chambre à la porte.

Geneviève, qui avait été avertie de l'heure où monsieur devait m'envoyer chercher, m'attendait au passage; je la rencontrai sur l'escalier.

Ah! ah! me dit-elle, comme si nous nous étions rencontrés fortuitement, est-ce que tu viens de parler à monsieur? Que te voulait-il donc?

Doucement, Geneviève, ma mie, lui dis-je, j'ai vingt-quatre heures devant moi pour vous répondre, et je ne dirai ma pensée qu'à la dernière minute.

Là-dessus je passai mon chemin d'un air renfrogné et même un peu brutal, et laissai Mlle Geneviève toute stupéfaite, et ouvrant de grands yeux, qui se disposaient à pleurer; mais cela ne me toucha point. L'alternative du cachot, ou de sa main, m'avait guéri radicalement du peu d'inclination qui me restait pour elle; j'en avais le coeur aussi nettoyé que si je ne l'avais jamais connue. Sans compter la farouche épouvante dont j'étais saisi, et qui était bien contraire à l'amour.

Elle me rappela plusieurs fois d'un ton plaintif: Jacob! hé! mais, parle-moi donc, Jacob. Dans vingt-quatre heures, mademoiselle; puis je courus toujours sans savoir où j'allais, car je marchais en égaré.

Enfin je me trouvai dans le jardin, le coeur palpitant, regrettant les choux de mon village, et maudissant les filles de Paris, qu'on vous obligeait d'épouser le pistolet sous la gorge: j'aimerais autant, disais-je en moi-même, prendre une femme à la friperie. Que je suis malheureux!

Ma situation m'attendrit sur moi-même, et me voilà à pleurer; je tournais dans un bosquet, en faisant des exclamations de douleur, quand je vis madame qui en sortait avec un livre à la main.

A qui en as-tu donc, mon pauvre Jacob, me dit-elle avec tes yeux baignés de larmes?

Ah! madame, lui répondis-je en me jetant à ses genoux, ah! ma bonne maîtresse, Jacob est un homme coffré quand vingt-quatre heures seront sonnées.

Coffré! me dit-elle. As-tu commis quelque mauvaise action? Eh! tout à rebours de cela, m'écriai-je; c'est à cause que je n'en veux pas commettre une. Vous m'avez recommandé de vous faire honneur, n'est-ce pas, madame? Eh! où le prendrai-je pour vous en faire, si on ne prétend pas que j'en garde? Monsieur ne veut pas que je me donne les airs d'en avoir. Quel misérable pays, madame, où on met au cachot les personnes qui ont de l'honneur, et en chambre garnie, celles qui n'en ont point! Epousez des femmes de chambre pour homme, et vous aurez des rouleaux d'argent; prenez une honnête fille, vous voilà niché entre quatre murailles. Voilà comme monsieur l'entend, qui veut, sauf votre respect, que j'épouse sa femme de chambre.

Explique-toi mieux, me dit madame qui se mordait les lèvres pour s'empêcher de rire; je ne te comprends point. Qu'est-ce que c'est que cette femme de chambre? Est-ce que mon mari en a une?

Eh! oui, madame, lui dis-je; c'est la vôtre; c'est Mlle Geneviève qui me recherche, et qu'on me commande de prendre pour femme.

Ecoute, Jacob, me dit-elle; c'est à toi à consulter ton coeur. Eh bien! mon coeur et moi, repris-je, avons aussi là-dessus raisonné bien longtemps ensemble, et il n'en veut pas entendre parler.

Il est pourtant vrai, dit-elle, que cela ferait ta fortune; car mon mari ne te laisserait pas là, je le connais.

Oui, madame, répondis-je, mais, par charité, songez un peu à ce que c'est que d'avoir des enfants qui vous appellent leur père, et qui en ont menti. Cela est bien triste! et cependant si j'épouse Geneviève, je suis en danger de n'avoir point d'autres enfants que de ceux-là; je serai obligé de leur donner des nourrices qui me fendront le coeur, et vous me voyez désolé, madame. Naturellement je n'aime pas les enfants de contrebande, et je n'ai que vingt-quatre heures pour dire si je m'en fournirai peut-être d'une demi-douzaine, ou non. Portez-moi secours là-dedans, ayez pitié de moi. Le cachot qu'on me promet, empêchez qu'on ne me le tienne. Je suis d'avis de m'enfuir.

Non, non, me dit-elle, je te le défends, je parlerai à mon mari et je te garantis que tu n'as rien à craindre; va, retourne à ton service sans inquiétude.

Après ce discours, elle me quitta pour continuer sa lecture, et moi, je me rendis auprès de mon petit maître qui ne se portait pas bien.

Il fallait, en m'en retournant, que je passasse devant la chambre de Geneviève qui en avait laissé la porte ouverte, et qui me guettait, assise et fondant en larmes.

Te voilà donc, ingrat! s'écria-t-elle aussitôt qu'elle me vit, fourbe, qui, non content de refuser ma main, m'accable encore de honte et de mépris! Et c'était en me retenant par ma manche qu'elle m'apostrophait sur ce ton.

Parle, ajouta-t-elle, pourquoi dis-tu que je ne suis pas fille d'honneur?

Eh! mon Dieu, mademoiselle Geneviève, pardi, donnez-moi du temps; ce n'est pas que vous ne soyez une honnête fille, il n'y a que ce petit coffre plein d'or, et vos autres brimborions d'affiquets qui me chicanent, et je crois que sans eux vous seriez encore plus honnête; j'aimerais bien autant votre honneur comme il était ci-devant; mais n'en parlons plus, et ne nous querellons point; vous avez tort, ajoutai-je avec adresse: que ne m'avez-vous dit bonnement les choses? il n'y a rien de si beau que la sincérité, et vous êtes une dissimulée: il n'y avait qu'à m'avouer votre petit fait, je n'y aurais pas regardé de si près; car après cela on sait à quoi s'en tenir, et du moins une fille vous est obligée de prendre tout en gré; mais vouloir me brider le nez, venir me bercer avec des contes à dormir debout, pendant que je suis le meilleur enfant du monde, ce n'est pas là la manière dont on en use. Il s'agissait de me dire: Tiens, Jacob, je ne veux point te vendre chat en poche, monsieur a couru après moi, je m'enfuyais, mais il m'a jeté de l'or, des nippes et une maison fournie de ses ustensiles à la tête, cela m'a étourdi, je me suis arrêtée, et puis j'ai ramassé l'or, les nippes et la maison; en veux-tu ta part à cette heure? Voilà comme on parle; dites-moi cela, et puis vous saurez mon dernier mot.

Là-dessus les larmes de Geneviève redoublèrent; il en vint une ondée pendant laquelle elle me serrait les mains tant qu'elle pouvait, sans me répondre, et c'était l'aveu de la vérité qui s'arrêtait au passage.

A la fin pourtant, comme je la consolais en la pressant de parler: Si l'on pouvait se fier à toi, me dit-elle. Eh! qui est-ce qui en doute? lui dis-je. Allons, ma belle demoiselle, courage. Hélas! me répondit-elle, c'est l'amour que j'ai pour toi qui est cause de tout.

Voilà qui est merveilleux, lui dis-je après. Sans lui, ajouta-t-elle, j'aurais méprisé tout l'or et toutes les fortunes du monde; mais j'ai cru te fixer par la situation que monsieur voulait bien me procurer, et que tu serais bien aise de me voir riche. Et cependant je me suis trompée, tu me reproches ce que je n'ai fait que par tendresse.

Ce discours me glaça jusqu'au fond du coeur. Ce qu'elle me disait ne m'apprenait pourtant rien de nouveau; car enfin je savais bien à quoi m'en tenir sur cette aventure, sans qu'elle m'en rendit compte; et malgré cela, tout ce qu'elle me disait, je crus l'apprendre encore en l'entendant raconter par elle-même, j'en fus frappé comme d'une nouveauté.

J'aurais juré que je ne m'intéressais plus à Geneviève, et je crois l'avoir dit plus haut; mais apparemment qu'il me restait encore dans le coeur quelque petite étincelle de feu pour elle, puisque je fus ému; mais tout s'éteignit dans ce moment.

Je cachai pourtant à Geneviève ce qui se passait en moi. Hélas! lui répondis-je, ce que vous me dites est bien fâcheux.

Quoi! Jacob, me dit-elle avec des yeux qui me demandaient grâce, et qui étaient faits pour l'obtenir, si on n'était pas quelquefois plus irréconciliable en pareil cas avec une fille qui est belle qu'avec une autre qui ne l'est pas. Quoi! m'aurais-tu abusée, quand tu m'as fait espérer qu'un peu de sincérité nous raccommoderait ensemble?

Non, lui dis-je, j'aurais juré que je vous parlais loyalement; mais il me semble que mon coeur veut changer d'avis. Eh! pourquoi en changerait-il, mon cher Jacob, s'écria-t-elle; tu ne trouveras jamais personne qui t'aime autant que moi! Tu peux d'ailleurs compter désormais sur une sagesse éternelle de ma part. Oui, mais malheureusement, lui dis-je, cette sagesse vous prend un peu tard; c'est le médecin qui arrive après la mort.

Quoi! reprit-elle, je te perdrai donc? Laissez-moi rêver à cela, lui dis-je, il me faut un peu de loisir pour m'ajuster avec mon coeur, il me chicane, et je vais tâcher aujourd'hui de l'accoutumer à la fatigue. Permettez que je m'en aille penser à cette affaire.

Il vaut autant que tu me poignardes, me dit-elle, que de ne pas prendre ta résolution sur-le-champ. Il n'y a pas moyen, je ne saurais si vite savoir ce que je veux; mais patience, lui dis-je, il y aura tantôt réponse, et peut-être de bonnes nouvelles avec: oui, tantôt, ne vous impatientez pas. Adieu, ma petite maîtresse, restez en paix, et que le ciel nous assiste tous deux!

Je la quittai donc, et elle me vit partir avec une tendre inquiétude, qu'en vérité j'avais honte de ne pas calmer; mais je ne cherchais qu'à m'esquiver, et j'entrai dans ma chambre avec la résolution inébranlable de m'enfuir de la maison, si madame ne mettait pas quelque ordre à mon embarras, comme elle me l'avait promis.

J'appris dans le cours de la journée que Geneviève s'était mise au lit, qu'elle était malade, qu'elle avait eu des maux de coeur; accidents dont on souriait en me les contant, et qu'on me venait conter par préférence. Six ou sept personnes de la maison, et surtout les filles de madame, vinrent me le dire en secret.

Pour moi je me tus, j'avais trop de souci pour m'amuser à babiller avec personne, et je restai tapi dans mon petit taudis jusqu'à sept heures du soir.

Je les comptai, car j'avais l'oreille attentive à l'horloge, parce que je voulais parler à madame qu'une légère migraine avait empêchée de sortir.

Je me préparais donc à l'aller trouver quand j'entendis du bruit dans la maison: on montait, on descendait l'escalier avec un mouvement qui n'était pas ordinaire. Ah! mon dieu, disait-on, quel accident!

Ce fracas-là m'émut, et je sortis de ma chambre pour savoir ce que c'était.

Le premier objet que je rencontrai, ce fut un vieux valet de chambre de monsieur qui levait les mains au ciel en soupirant, qui pleurait et qui s'écriait: Ah! pauvre homme que je suis! Quelle perte! quel malheur! Qu'avez-vous donc, monsieur Dubois? lui dis-je; qu'est-il arrivé?

Hélas! mon enfant, dit-il, monsieur est mort et j'ai envie d'aller me jeter dans la rivière.

Je ne pris pas la peine de l'en dissuader, parce qu'il n'y avait rien à craindre: il n'y avait pas d'apparence qu'il voulût choisir l'eau pour son tombeau, lui qui en était l'ennemi juré: il y avait peut-être plus de trente ans que le vieux ivrogne n'en avait bu.

Au reste il avait raison de s'affliger; la mort lui enlevait un bon chaland; il était depuis quinze ans le pourvoyeur des plaisirs de son maître qui le payait bien, qu'il volait, disait-on, par-dessus le marché.

Je le laissai donc dans sa douleur moitié raisonnable, et moitié bachique; car il était plein de vin quand je lui parlai, et je courus m'instruire plus à fond de ce qu'il venait de m'apprendre.

Rien n'était plus vrai que son rapport, une apoplexie venait d'étouffer monsieur. Il était seul dans son cabinet, quand elle l'avait surpris. Il n'avait eu aucun secours, et un domestique l'avait trouvé mort dans son fauteuil, et devant son bureau, sur lequel était une lettre ébauchée de quelques lignes gaillardes qu'il écrivait à une dame de bonne composition, autant qu'on en pouvait juger, car je crois que tout le monde dans la maison lut cette lettre, que madame avait pris dans le cabinet, et qu'elle laissa tomber de ses mains, dans le désordre où la jeta ce spectacle effrayant.

Pour moi, il faut que je l'avoue franchement, cette mort subite m'épouvanta sans m'affliger; peut-être même la trouvai-je venue bien à propos; je respirai, et j'avais pour excuse de ma dureté là-dessus, que le défunt m'avait menacé de la prison. Cela m'avait alarmé, sa mort me tirait d'inquiétude, et mit le comble à la disgrâce où Geneviève était tombée dans mon coeur.

Hélas! la pauvre fille, le malheur lui en voulait ce jour-là. Elle avait entendu aussi bien que moi le tintamarre qu'on faisait dans la maison, et de son lit elle appela un domestique pour en savoir la cause.

Celui à qui elle s'adressa était un gros brutal, un de ces valets qui dans une maison ne tiennent jamais à rien qu'à leurs gages et qu'à leurs profits, et pour qui leur maître est toujours un étranger, qui peut mourir, périr, prospérer sans qu'ils s'en soucient; tant tenu, tant payé, et attrape qui peut.

Je le peins ici, quoique cela ne soit pas fort nécessaire: mais du moins, sur le portrait que j'en fais, on peut éviter de prendre des domestiques qui lui ressemblent.

Ce fut donc ce gros sournois-là qui vint à la voix de Geneviève qui l'appelait, et qui, interrogé de ce que c'était que ce bruit qu'elle entendait, lui dit: C'est que monsieur est mort.

A cette brusque nouvelle, Geneviève déjà indisposée s'évanouit.

Sans doute que ce valet ne s'amusa pas à la secourir. Le petit coffret plein d'argent dont j'ai parlé, et qui était encore sur sa table, fixa son attention. De sorte que dès ce moment le coffret et lui disparurent; on ne les a jamais revus depuis, et apparemment qu'ils partirent ensemble.

Il nous reste encore d'autres malheurs; le bruit de la mort de monsieur fut bientôt répandu; on ne connaissait pas ses affaires: madame avait vécu jusque-là dans une abondance dont elle ne savait pas la source, et dont elle jouissait dans une quiétude parfaite.

On l'en tira dès le lendemain; mille créanciers fondirent chez elle avec des commissaires et toute leur séquelle. Ce fut un désordre épouvantable.

Les domestiques demandaient leurs gages et pillaient ce qu'ils pouvaient en attendant de les recevoir.

La mémoire de monsieur était maltraitée; nombre de personnes ne lui épargnaient pas l'épithète de fripon. L'un disait: Il m'a trompé; l'autre: Je lui ai confié de l'argent; qu'en a-t-il fait?

Ensuite on insultait à la magnificence de sa veuve, on ne la ménageait pas en sa présence même, et elle se taisait moins par patience que par consternation.

Cette dame n'avait jamais su ce que c'était que chagrin; et dans la triste expérience qu'elle en fit alors, je crois que l'étonnement où la jetait son état lui sauvait la moitié de sa douleur.

Imaginez-vous ce que serait une personne qu'on aurait tout à coup transportée dans un pays affreux, dont tout ce qu'elle aurait vu ne lui aurait pas donné la moindre idée: voilà comment elle se trouvait.

Moi qui n'avais pas été fâché de la mort de son mari, et qui dans le fond n'avais pas dû l'être, je réparai bien cette insensibilité excusable par mon attendrissement pour sa femme. Je ne pus la voir sans pleurer avec elle; il me semblait que si j'avais eu des millions, je les lui aurais donnés avec une joie infinie: aussi était-ce ma bienfaitrice.

Mais de quoi lui servait que je fusse touché de son infortune? C'était la tendre compassion de ses amis qu'il lui fallait alors, et non pas celle d'un misérable comme moi, qui ne pouvais rien pour elle.

Mais dans ce monde toutes les vertus sont déplacées, aussi bien que les vices. Les bons et les mauvais coeurs ne se trouvent point à leur place. Quand je ne me serais pas soucié de la situation de cette dame, elle n'y aurait rien perdu, mon ingrate insensibilité n'eût fait tort qu'à moi. Celle de ses amis qu'elle avait tant fêtés la laissait sans ressource et mettait le comble à ses maux.

Il en vint d'abord quelques-uns, de ces indignes amis; mais dès qu'ils virent que le feu était dans les affaires et que la fortune de leur amie s'en allait en ruine, ils courent encore, et apparemment qu'ils avertirent les autres, car il n'en revint plus.

Je passe la suite de ces tristes événements; le détail en serait trop long.

Je ne demeurai plus que trois jours dans la maison; tous les domestiques furent renvoyés, à une femme de chambre près, que madame n'avait peut-être jamais autant aimée que les autres, à qui dans ce moment elle devait tous ses gages, et qui pourtant ne voulut jamais la quitter.

Cette femme de chambre, c'était ce visage si indifférent dont j'ai parlé tantôt, sur qui j'avais évité de dire mon sentiment, et dont la physionomie était de si petite apparence.

La nature fait assez souvent de ces tricheries-là, elle enterre je ne sais combien de belles âmes sous de pareils visages, on n'y connaît rien, et puis, quand ces gens-là viennent à se manifester, vous voyez des vertus qui sortent de dessous terre.

Pour moi, pénétré comme je l'ai dit de tout ce que je voyais, j'allai me présenter à madame, et lui vouai un service éternel, s'il pouvait lui être utile.

Hélas! mon enfant, me dit-elle, tout ce que je puis te répondre, c'est que je voudrais être en état de récompenser ton zèle; mais tu vois ce que je suis devenue, et je ne sais pas ce que je deviendrai encore, ni ce qui me restera; ainsi je te défends de t'attacher à moi; va te sauver ailleurs. Quand je t'ai mis auprès de mon neveu, je comptais avoir soin de toi; mais puisque aujourd'hui je ne puis rien, ne reste point, ta condition est trop peu de chose, tâche d'en trouver une meilleure, et ne perds point courage, tu as un bon coeur qui ne demeurera pas sans récompense.

J'insistai, mais elle voulut absolument que je la quittasse, et je me retirai en vérité fondant en larmes.

De là, je me rendis à ma chambre pour y faire mon paquet; en y allant, je rencontrai le précepteur de mon petit maître, qui escortait déjà ses ballots. Son disciple pleurait en lui disant adieu et pleurait tout seul. Je pris aussi congé du jeune enfant, qui s'écria d'un ton qui me fendit le coeur: Hé quoi! tout le monde me quitte donc?

Je ne repartis à cela que par un soupir; je n'avais que cette réponse-là à ma disposition, et je sortis chargé de mon petit butin sans dire gare à personne. Je pensai pourtant aller dire adieu à Geneviève; mais je ne l'aimais plus, je ne faisais que la plaindre, et peut-être que, dans la conjoncture où nous nous trouvions, il était plus généreux de ne me pas présenter à elle.

Mon dessein au sortir de chez ma maîtresse fut d'abord de m'en retourner à mon village; car je ne savais que devenir, ni où me placer.

Je n'avais pas de connaissance, point d'autre métier que celui de paysan; je savais parfaitement semer, labourer la terre, tailler la vigne, et voilà tout.

Il est vrai que mon séjour à Paris avait effacé beaucoup de l'air rustique que j'y avais apporté; je marchais d'assez bonne grâce; je portais bien ma tête, et je mettais mon chapeau en garçon qui n'était pas un sot.

Enfin j'avais déjà la petite oie de ce qu'on appelle usage du monde; je dis du monde de mon espèce, et c'en est un. Mais c'étaient là tous mes talents, joint à cette physionomie assez avenante que le ciel m'avait donnée, et qui jouait sa partie avec le reste.

En attendant mon départ de Paris, dont je n'avais pas encore fixé le jour, je me mis dans une de ces petites auberges à qui le mépris de la pauvreté a fait donner le nom de gargote.

Je vécus là deux jours avec des voituriers qui me parurent très grossiers; et c'est que je ne l'étais plus tant, moi.

Ils me dégoûtèrent du village. Pourquoi m'en retourner? me disais-je quelquefois. Tout est plein ici de gens à leur aise, qui, aussi bien que moi, n'avaient pour tout bien que la Providence. Ma foi! restons encore quelques jours ici pour voir ce qui en sera; il y a tant d'aventure dans la vie, il peut m'en échoir quelque bonne; ma dépense n'est pas ruineuse; je puis encore la soutenir deux ou trois semaines; à ce qu'il m'en coûte par repas, j'irai loin; car j'étais sobre, et je l'étais sans peine. Quand je trouvais bonne chère, elle me faisait plaisir; je ne la regrettais pas quand je l'avais mauvaise, tout m'accommodait.

Et ce sont là d'assez bonnes qualités dans un garçon qui cherche fortune avec cette humeur-là. Ordinairement il ne la cherche pas en vain; le hasard est volontiers pour lui, ses soins lui réussissent; et j'ai remarqué que les gourmands perdent la moitié de leur temps à être en peine de ce qu'ils mangeront; ils ont là-dessus un souci machinal qui dissipe une grande partie de leur attention pour le reste.

Voilà donc mon parti pris de séjourner à Paris plus que je n'avais résolu d'abord.

Le lendemain de ma résolution, je commençai par aller m'informer de ce qu'était devenue la dame de chez laquelle j'étais sorti, parce qu'elle aurait pu me recommander à quelqu'un. Mais j'appris qu'elle s'était retirée dans un couvent avec la généreuse femme de chambre dont j'ai parlé; que ses affaires tournaient mal, et qu'à peine aurait-elle de quoi passer dans l'obscurité le reste de ses jours.

Cette nouvelle me fit encore jeter quelques soupirs, car sa mémoire m'était chère; mais il n'y avait point de remède à cela; et tout ce que je pus imaginer de mieux pour me fourrer quelque part, ce fut d'aller chez un nommé maître Jacques, qui était de mon pays, et à qui mon père, quand je partis du village, m'avait dit de faire ses compliments. J'en avais l'adresse, mais jusque-là je n'y avais pas songé.

Il était cuisinier dans une bonne maison, et me voilà en chemin pour l'aller trouver.

Je passais le Pont-Neuf entre sept et huit heures du matin, marchant fort vite à cause qu'il faisait froid, et n'ayant dans l'esprit que mon homme.

Quand je fus près du cheval de bronze, je vis une femme enveloppée dans une écharpe de gros taffetas uni, qui s'appuyait contre les grilles et qui disait: Ah! je me meurs!

A ces mots que j'entendis, je m'approchai d'elle pour savoir si elle n'avait pas besoin de secours. Est-ce que vous vous trouvez mal, madame? lui dis-je. Hélas, mon enfant, je n'en puis plus, me répondit-elle; il vient de me prendre un grand étourdissement et j'ai été obligée de m'appuyer ici.

Je l'examinai un peu pendant qu'elle me parlait, et je vis une face ronde, qui avait l'air d'être succulemment nourrie, et qui, à vue de pays, avait coutume d'être vermeille quand quelque indisposition ne la ternissait pas.

A l'égard de l'âge de cette personne, la rondeur de son visage, sa blancheur et son embonpoint empêchaient qu'on en pût bien décider.

Mon sentiment, à moi, fut qu'il s'agissait d'une quarantaine d'années, et je me trompais, la cinquantaine était complète.

Cette écharpe de gros taffetas sans façon, une cornette unie, un habit d'une couleur à l'avenant, et je ne sais quelle réforme dévote répandue sur toute cette figure, le tout soutenu d'une propreté tirée à quatre épingles, me firent juger que c'était une femme à directeur; car elles ont presque partout la même façon de se mettre, ces sortes de femmes-là; c'est là leur uniforme, et il ne m'avait jamais plu.

Je ne sais à qui il faut s'en prendre, si c'est à la personne ou à l'habit; mais il me semble que ces figures-là ont une austérité critique qui en veut à tout le monde.

Cependant comme cette personne-ci était fraîche et ragoûtante, et qu'elle avait une mine ronde, mine que j'ai toujours aimée, je m'inquiétai pour elle; et lui aidant à se soutenir: Madame, lui dis-je, je ne vous laisserai point là, si vous le voulez bien, et je vous offre mon bras pour vous reconduire chez vous; votre étourdissement peut revenir, et vous aurez besoin d'aide. Où demeurez-vous?

Dans la rue de la Monnaie, mon enfant, me dit-elle, et je ne refuse point votre bras puisque vous me l'offrez de si bon coeur; vous me paraissez un honnête garçon.

Vous ne vous trompez pas, repris-je en nous mettant en marche; il n'y a que trois ou quatre mois que je suis sorti de mon village, et je n'ai pas encore eu le temps d'empirer et de devenir méchant.

Ce serait bien dommage que vous le devinssiez jamais, me dit-elle en jetant sur moi un regard bénévole et dévotement languissant; vous ne me semblez pas fait pour tomber dans un si grand malheur.

Vous avez raison, repris-je, madame; Dieu m'a fait la grâce d'être simple et de bonne foi, et d'aimer les honnêtes gens.

Cela est écrit sur votre visage, me dit-elle; mais vous êtes bien jeune. Quel âge avez-vous? Pas encore vingt ans, repris-je.

Et notez que, pendant cette conversation, nous cheminions d'une lenteur étonnante, et que je la soulevais presque de terre, pour lui épargner la peine de se traîner.

Mon Dieu! mon fils, que je vous fatigue! me disait-elle. Non, madame, lui répondis-je; ne vous gênez point, je suis ravi de vous rendre ce petit service. Je le vois bien, reprenait-elle; mais dites-moi, mon cher enfant, qu'êtes-vous venu faire à Paris? A quoi vous occupez-vous?

A cette question, je m'imaginai heureusement que cette rencontre pouvait tourner à bien. Quand elle m'avait dit que ce serait dommage que je devinsse méchant, ses yeux avaient accompagné ce compliment de tant de bonté, d'un si grand air de douceur, que j'en avais tiré un bon augure. Je n'envisageais pourtant rien de positif sur les suites que pouvait avoir ce coup de hasard; mais j'en espérais quelque chose, sans savoir quoi.

Dans cette opinion, je conçus aussi que mon histoire était très bonne à lui raconter et très convenable.

J'avais refusé d'épouser une belle fille que j'aimais, qui m'aimait et qui m'offrait ma fortune, et cela par un dégoût fier et pudique qui ne pouvait avoir frappé qu'une âme de bien et d'honneur. N'était-ce pas là un récit bien avantageux à lui faire? Et je le fis de mon mieux, d'une manière naïve, et comme on dit la vérité.

Il me réussit, mon histoire lui plut tout à fait.

Le Ciel, me dit-elle, vous récompensera d'une si honnête façon de penser, mon garçon, je n'en doute pas; je vois que vos sentiments répondent à votre physionomie. Oh! madame, pour ma physionomie, elle ira comme elle pourra; mais voilà de quelle humeur je suis pour le coeur.

Ce qu'il dit là est si ingénu! dit-elle avec un souris bénin. Ecoutez, mon fils, vous avez bien des grâces à rendre à Dieu, de ce coeur droit qu'il vous a donné; c'est un don plus précieux que tout l'or du monde, un bien pour l'éternité; mais il faut le conserver, vous n'avez pas d'expérience, et il y a tant de pièges à Paris pour votre innocence, surtout à l'âge où vous êtes. Ecoutez-moi; c'est le ciel apparemment qui a permis que je vous rencontrasse. Je vis avec une soeur que j'aime beaucoup, qui m'aime de même; nous vivons retirées, mais à notre aise, grâce à la bonté divine, et avec une cuisinière âgée qui est une honnête fille. Avant-hier nous nous défîmes d'un garçon qui ne nous convenait point; nous avions remarqué qu'il n'avait point de religion; aussi était-il libertin; et je suis sortie ce matin pour prier un ecclésiastique de nos amis, de nous en envoyer un qu'il nous avait promis. Mais ce domestique a trouvé une maison qu'il ne veut pas quitter, parce qu'il y est avec un de ses frères, et il ne tiendra qu'à vous de tenir sa place, pourvu que vous ayez quelqu'un qui nous réponde de vous.

Hélas! madame, sur ce pied-là, lui dis-je, je ne puis profiter de votre bonne volonté; car je n'ai personne ici qui me connaisse. Je n'ai été que dans la maison dont je vous ai parlé, où je n'ai fait ni bien ni mal: madame y avait pris de l'affection pour moi; mais à cette heure elle est retirée dans un couvent, je ne sais lequel; et cette bonne dame-là, avec un cuisinier de mon pays qui est ici, mais qui n'est pas digne de me présenter à des personnes comme vous, voilà toutes les cautions que j'ai; si vous me donnez le temps de chercher la dame, je suis sûr que vous serez contente de son rapport. Pour maître Jacques le cuisinier, ce qu'il vous dira de moi ira par-dessus le marché.

Mon enfant, me dit-elle, j'aperçois une sincérité dans ce que vous me dites, qui doit vous tenir lieu de répondant.

A ces mots nous nous trouvâmes à sa porte: Montez, montez avec moi, me dit-elle; je parlerai à ma soeur.

J'obéis, et nous entrâmes dans une maison où tout me parut bien étoffé, et dont l'arrangement et les meubles étaient dans le goût des habits de nos dévotes. Netteté, simplicité et propreté, c'est ce qu'on y voyait.

On eût dit que chaque chambre était un oratoire; l'envie d'y faire oraison y prenait en y entrant; tout y était modeste et luisant, tout y invitait l'âme à y goûter la douceur d'un saint recueillement.

L'autre soeur était dans son cabinet, qui, les deux mains sur les bras d'un fauteuil, s'y reposait de la fatigue d'un déjeuner qu'elle venait de faire, et en attendait la digestion en paix.

Les débris du déjeuner étaient là sur une petite table; il avait été composé d'une demi-bouteille de vin de Bourgogne presque toute bue, de deux oeufs frais, et d'un petit pain au lait.

Je crois que ce détail n'ennuiera point, il entre dans le portrait de la personne dont je parle.

Eh! mon Dieu, ma soeur, vous avez été bien longtemps à revenir; j'étais en peine de vous, dit celle qui était dans le fauteuil à celle qui entrait. Est-ce là le domestique qu'on devait nous donner?

Non, ma soeur, reprit l'autre, c'est un honnête jeune homme que j'ai rencontré sur le Pont-Neuf; et sans lui je ne serais pas ici, car je viens de me trouver très mal; il s'en est aperçu en passant, et s'est offert pour m'aider à revenir à la maison.

En vérité, ma soeur, reprit l'autre, vous vous faites toujours des scrupules que je ne saurais approuver. Pourquoi sortir le matin pour aller loin, sans prendre quelque nourriture? Et cela parce que vous n'aviez pas entendu la messe. Dieu exige-t-il qu'on devienne malade? Ne peut-on le servir sans se tuer? Le servirez-vous mieux quand vous aurez perdu la santé, et que vous vous serez mis hors d'état d'aller à l'église? Ne faut-il pas que notre piété soit prudente? N'est-on pas obligé de ménager sa vie pour louer Dieu qui nous l'a donnée, le plus longtemps qu'il sera possible? Vous êtes trop outrée, ma soeur, et vous devez demander conseil là-dessus.

Enfin, ma chère soeur, reprit l'autre, c'est une chose faite. J'ai cru que j'aurais assez de force: j'avais effectivement envie de manger un morceau en partant; mais il était bien matin, et d'ailleurs j'ai craint que ce ne fût une délicatesse; et si on ne hasardait rien, on n'aurait pas grand mérite; mais cela ne m'arrivera plus, car il est vrai que je m'incommoderais. Je crois pourtant que Dieu a béni mon petit voyage, puisqu'il a permis que j'aie rencontré ce garçon que vous voyez: l'autre est placé; il n'y a que trois mois que celui-ci est à Paris, il m'a fait son histoire, je lui trouve de très bonnes moeurs, et c'est assurément la Providence qui nous l'adresse: il veut être sage, et notre condition lui convient; que dites-vous de lui? Il prévient assez, répondit l'autre; mais nous parlerons de cela quand vous aurez mangé; appelez Catherine, ma soeur, afin qu'elle vous apporte ce qu'il vous faut. Pour vous, mon garçon, allez dans la cuisine, vous y déjeunerez aussi.

A cet ordre, je fis la révérence, et Catherine, qu'on avait appelée, monta: on la chargea du soin de me rafraîchir.

Catherine était grande, maigre, mise blanchement, et portant sur sa mine l'air d'une dévotion revêche, en colère et ardente; ce qui lui venait apparemment de la chaleur que son cerveau contractait auprès du feu de sa cuisine et de ses fourneaux, sans compter que le cerveau d'une dévote, et d'une dévote cuisinière, est naturellement sec et brûlé.

Je n'en dirais pas tant de celui d'une pieuse; car il y a bien de la différence entre la véritable piété et ce qu'on appelle communément dévotion.

Les dévots fâchent le monde, et les gens pieux l'édifient; les premiers n'ont que les lèvres de dévotes, c'est le coeur qui l'est dans les autres; les dévots vont à l'église simplement pour y aller, pour avoir le plaisir de s'y trouver, et les pieux pour y prier Dieu; ces derniers ont de l'humilité, les dévots n'en veulent que dans les autres. Les uns sont de vrais serviteurs de Dieu, les autres n'en ont que la contenance. Faire oraison pour se dire: Je la fais; porter à l'église des livres de dévotion pour les manier, les ouvrir et les lire; se retirer dans un coin, s'y tapir pour y jouir superbement d'une posture de méditatifs, s'exciter à des transports pieux, afin de croire qu'on a une âme bien distinguée, si on en attrape; en sentir en effet quelques-uns que l'ardente vanité d'en avoir a fait naître, et que le diable, qui ne les laisse manquer de rien pour les tromper, leur donne. Revenir de là tout gonflé de respect pour soi-même, et d'une orgueilleuse pitié pour les âmes ordinaires. S'imaginer ensuite qu'on a acquis le droit de se délasser de ses saints exercices par mille petites mollesses qui soutiennent une santé délicate.

Tels sont ceux que j'appelle des dévots, de la dévotion desquels le malin esprit a tout le profit, comme on le voit bien.

A l'égard des personnes véritablement pieuses, elles sont aimables pour les méchants mêmes, qui s'en accommodent bien mieux que de leurs pareils; car le plus grand ennemi du méchant, c'est celui qui lui ressemble.

Voilà, je pense, de quoi mettre mes pensées sur les dévots à l'abri de toute censure.

Revenons à Catherine, à l'occasion de qui j'ai dit tout cela.

Catherine donc avait un trousseau de clefs à sa ceinture, comme une tourière de couvent. Apportez des oeufs frais à ma soeur, qui est à jeun à l'heure qu'il est, lui dit Mlle Habert, soeur aînée de celle avec qui j'étais venu; et menez ce garçon dans votre cuisine pour lui faire boire un coup. Un coup? répondit Catherine d'un ton brusque et pourtant de bonne humeur, il en boira bien deux à cause de sa taille. Et tous les deux à votre santé, madame Catherine, lui dis-je. Bon, reprit-elle, tant que je me porterai bien, ils ne me feront pas de mal. Allons, venez, vous m'aiderez à faire cuire mes oeufs.

Eh! non, Catherine, ce n'est pas la peine, dit Mlle Habert la cadette; donnez-moi le pot de confiture, ce sera assez. Mais, ma soeur, cela ne nourrit point, dit l'aînée. Les oeufs me gonfleraient, dit la cadette; et puis ma soeur par-ci, ma soeur par-là. Catherine, d'un geste sans appel, décida pour les oeufs en s'en allant; à cause, dit-elle, qu'un déjeuner n'était pas un dessert.

Pour moi, je la suivis dans sa cuisine, où elle me mit aux mains avec un reste de ragoût de la veille et des volailles froides, une bouteille de vin presque pleine, et du pain à discrétion.

Ah! le bon pain! Je n'en ai jamais mangé de meilleur, de plus blanc, de plus ragoûtant; il faut bien des attentions pour faire un pain comme celui-là; il n'y avait qu'une main dévote qui pût l'avoir pétri; aussi était-il de la façon de Catherine. Oh! l'excellent repas que je fis! La vue seule de la cuisine donnait appétit de manger; tout y faisait entrer en goût.

Mangez, me dit Catherine, en se mettant après ses oeufs frais, Dieu veut qu'on vive. Voilà de quoi faire sa volonté, lui dis-je, et par-dessus le marché j'ai grande faim. Tant mieux, reprit-elle; mais dites-moi, êtes-vous retenu? Restez-vous avec nous? Je l'espère ainsi, répondis-je, et je serais bien fâché que cela ne fût pas; car je m'imagine qu'il fait bon sous votre direction, madame Catherine; vous avez l'air si avenant, si raisonnable! Eh! eh! reprit-elle, je fais du mieux que je peux, que le ciel nous assiste! chacun a ses fautes et je n'en chôme pas; et le pis est, c'est que la vie se passe, et que plus l'on va, plus on se crotte; car le diable est toujours après nous, l'Eglise le dit: mais on bataille; au surplus, je suis bien aise que nos demoiselles vous prennent, car vous me paraissez de bonne amitié. Hélas! tenez, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à défunt Baptiste, que j'ai pensé épouser, qui était bien le meilleur enfant, et beau garçon comme vous; mais ce n'est pas là ce que j'y regardais, quoique cela fasse toujours plaisir. Dieu nous l'a ôté, il est le maître, il n'y a point à le contrôler; mais vous avez toute son apparence; vous parlez tout comme lui: mon Dieu, qu'il m'aimait! Je suis bien changée depuis, sans ce que je changerai encore; je m'appelle toujours Catherine, mais ce n'est plus de même.

Ma foi! lui dis-je, si Baptiste n'était pas mort, il vous aimerait encore; car moi qui lui ressemble, je n'en ferais pas à deux fois. Bon! bon! me dit-elle en riant, je suis encore un bel objet; mangez, mon fils, mangez; vous direz mieux quand vous m'aurez regardé de plus près; je ne vaux plus rien qu'à faire mon salut, et c'est bien de la besogne: Dieu veuille que je l'achève!

En disant ces mots, elle tira ses oeufs, que je voulus porter en haut: Non, non, me dit-elle; déjeunez en repos, afin que cela vous profite; je vais voir un peu ce qu'on pense de vous là-haut; je crois que vous êtes notre fait, et j'en dirai mon avis: nos demoiselles ordinairement sont dix ans à savoir ce qu'elles veulent, et c'est moi qui ai la peine de vouloir pour elles. Mais ne vous embarrassez pas, j'aurai soin de tout; je me plais à servir mon prochain, et c'est ce qu'on nous recommande au prône.

Je vous rends mille grâces, madame Catherine, lui dis-je, et surtout souvenez-vous que je suis un prochain qui ressemble à Baptiste. Mais mangez donc, me dit-elle, c'est le moyen de lui ressembler longtemps en ce monde; j'aime un prochain qui dure, moi. Et je vous assure que votre prochain aime à durer, lui dis-je, en la saluant d'un rouge-bord que je bus à sa santé.

Ce fut là le premier essai que je fis du commerce de Mme Catherine, des discours de laquelle j'ai retranché une centaine de Dieu soit béni! et que le ciel nous assiste! qui servaient tantôt de refrain, tantôt de véhicule à ses discours.

Apparemment que cela faisait partie de sa dévotion verbale; mais peu m'importait; ce qui est de sûr, c'est que je ne déplus point à la bonne dame, non plus qu'à ses maîtresses; surtout à Mmme Habert la cadette, comme on le verra dans la suite.

J'achevai de déjeuner en attendant la réponse que m'apporterait Catherine, qui descendit bientôt, et qui me dit: Allons, notre ami; il ne vous manque plus que votre bonnet de nuit, attendu que votre gîte est ici.

Le bonnet de nuit, nous l'aurons bientôt, lui dis-je; pour mes pantoufles, je les porte actuellement. Fort bien, mon gaillard, me dit-elle, allez donc quérir vos hardes, afin de revenir dîner; pendant que vous déjeuniez, vos gages couraient, c'est moi qui l'ai conclu. Courent-ils en bon nombre? repris-je. Oui, oui, me dit-elle en riant; je t'entends bien, et ils vont un train fort honnête. Je m'en fie bien à vous, répondis-je, je ne veux pas seulement y regarder, et je vais gager que je suis mieux que je ne mérite, grâce à vos bons soins.

Ah! le bon apôtre! me dit-elle, toute réjouie de la franchise que je mettais dans mes louanges; c'est Baptiste tout revenu, il me semble que je l'entends: alerte, alerte, j'ai mon dîner à faire, ne m'amuse pas, laisse-moi travailler, et cours chercher ton équipage; es-tu revenu? Autant vaut, lui dis-je en sortant, j'aurai bientôt fait; il ne faut point de mulets pour amener mon bagage. Et cela dit, je me rendis à mon auberge.

Je fis pourtant en chemin quelques réflexions pour savoir si je devais entrer dans cette maison: Mais, me disais-je, je ne cours aucun risque; il n'y aura qu'à déloger si je ne suis pas content; en attendant, le déjeuner m'est de bon augure, il me semble que la dévotion de ces gens-ci ne compte pas ses morceaux, et n'est pas entêtée d'abstinence. D'ailleurs toute la maison me fait bonne mine; on n'y hait pas les gros garçons de mon âge, je suis dans la faveur de la cuisinière; voilà déjà mes quatre repas de sûrs, et le coeur me dit que tout ira bien: courage!

Je me trouvai à la porte de mon auberge en raisonnant ainsi; je n'y devais rien que le bonsoir à mon hôtesse, et puis je n'avais qu'à décamper avec mon paquet.

Je fus de retour à la maison au moment qu'on allait se mettre à table. Malepeste, le succulent petit dîner! Voilà ce qu'on appelle du potage, sans parler d'un petit plat de rôt d'une finesse, d'une cuisson si parfaite... Il fallait avoir l'âme bien à l'épreuve du plaisir que peuvent donner les bons morceaux, pour ne pas donner dans le péché de friandise en mangeant de ce rôt-là, et puis de ce ragoût, car il y en avait un d'une délicatesse d'assaisonnement que je n'ai jamais rencontré nulle part. Si l'on mangeait au ciel, je ne voudrais pas y être mieux servi; Mahomet, de ce repas-là, en aurait pu faire une des joies de son paradis.

Nos dames ne mangeaient point de bouilli, il ne faisait que paraître sur la table, et puis on l'ôtait pour le donner aux pauvres.

Catherine à son tour s'en passait, disait-elle, par charité pour eux, et je consentis sur-le-champ à devenir aussi charitable qu'elle. Rien n'est tel que le bon exemple.

Je sus depuis que mon devancier n'avait pas eu comme moi part à l'aumône, parce qu'il était trop libertin pour mériter de la faire, et pour être réduit au rôt et au ragoût.

Je ne sais pas au reste comment nos deux soeurs faisaient en mangeant, mais assurément c'était jouer des gobelets que de manger ainsi.

Jamais elles n'avaient d'appétit; du moins on ne voyait point celui qu'elles avaient; il escamotait les morceaux; ils disparaissaient sans qu'il parût presque y toucher.

On voyait ces dames se servir négligemment de leurs fourchettes, à peine avaient-elles la force d'ouvrir la bouche; elles jetaient des regards indifférents sur ce bon vivre: Je n'ai point de goût aujourd'hui. Ni moi non plus. Je trouve tout fade. Et moi tout trop salé.

Ces discours-là me jetaient de la poudre aux yeux, de manière que je croyais voir les créatures les plus dégoûtées du monde, et cependant le résultat de tout cela était que les plats se trouvaient si considérablement diminués quand on desservait, que je ne savais les premiers jours comment ajuster tout cela.

Mais je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de dégoût, que marquaient nos maîtresses et qui m'avaient caché la sourde activité de leurs dents.

Et le plus plaisant, c'est qu'elles s'imaginaient elles-mêmes être de très petites et de très sobres mangeuses; et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent gourmandes, qu'il faut se nourrir pour vivre, et non pas vivre pour manger; que malgré cette maxime raisonnable et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient trouvé le secret de le laisser faire, sans tremper dans sa gloutonnerie; et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les viandes, c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient, qu'elles se persuadaient être sobres en se conservant le plaisir de ne pas l'être; c'était à la faveur de cette singerie, que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.

Il faut avouer que le diable est bien fin, mais aussi que nous sommes bien sots!

Le dessert fut à l'avenant du repas: confitures sèches et liquides, et sur le tout de petites liqueurs, pour aider à faire la digestion, et pour ravigoter ce goût si mortifié.

Après quoi, Mlle Habert l'aînée disait à la cadette: Allons, ma soeur, remercions Dieu. Cela est bien juste, répondait l'autre avec une plénitude de reconnaissance, qu'alors elle aurait assurément eu tort de disputer à Dieu.

Cela est bien juste, disait-elle donc; et puis les deux soeurs se levant de leurs sièges avec un recueillement qui était de la meilleure foi du monde, et qu'elles croyaient aussi méritoire que légitime, elles joignaient posément les mains pour faire une prière commune, où elles se répondaient par versets l'une à l'autre, avec des tons que le sentiment de leur bien-être rendait extrêmement pathétiques.

Ensuite on ôtait le couvert; elles se laissaient aller dans un fauteuil, dont la mollesse et la profondeur invitaient au repos; et là on s'entretenait de quelques réflexions qu'on avait faites d'après de saintes lectures, ou bien d'un sermon du jour ou de la veille, dont elles trouvaient le sujet admirablement convenable pour monsieur ou pour madame une telle.

Ce sermon-là n'était fait que pour eux; l'avarice, l'amour du monde, l'orgueil et d'autres imperfections y avaient si bien été débattus!

Mais, disait une, comment peut-on assister à la sainte parole de Dieu, et n'en pas revenir avec le dessein de se corriger? Ma soeur, comprenez-vous quelque chose à cela?

Madame une telle, qui pendant le carême est venue assidûment au sermon, comment l'entend-elle? car je lui vois toujours le même air de coquetterie; et à propos de coquetterie, mon Dieu! que je fus scandalisée l'autre jour de la manière indécente dont Mlle était vêtue! Peut-on venir à l'église en cet état-là? Je vous dirai qu'elle me donna une distraction dont je demande pardon à Dieu, et qui m'empêcha de dire mes prières. En vérité, cela est effroyable!

Vous avez raison, ma soeur, répondait l'autre, mais quand je vois de pareilles choses, je baisse les yeux; et la colère que j'en ai fait que je refuse de les voir, et que je loue Dieu de la grâce qu'il m'a faite de m'avoir du moins préservée de ces péchés-là, en le priant de tout mon coeur de vouloir bien éclairer de sa grâce les personnes qui les commettent.

Vous me direz: Comment avez-vous su ces entretiens, où le prochain essuyait la digestion de ces dames?

C'était en ôtant la table, en rangeant dans la chambre où elles étaient.

Mlle Habert la cadette, après que j'eus desservi, m'appela comme je m'en allais dîner; et me parlant assez bas, à cause d'un léger assoupissement qui commençait à clore les yeux de sa soeur, me dit ce que vous verrez dans la deuxième partie de cette histoire.

Fin de la première partie