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La Fontaine

Le Corbeau voulant imiter l'Aigle - Livre II - Fable 16

L'Oiseau de Jupiter enlevant un Mouton,
Un Corbeau, témoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau,
Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai Mouton de sacrifice
On l'avait réservé pour la bouche des Dieux.
Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux
Je ne sais qui fut ta nourrice ;
Mais ton corps me paraît en merveilleux état
Tu me serviras de pâture
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.
La moutonnière créature
Pesait plus qu'un fromag ; outre que sa toison
Etait d'une épaisseur extrême,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Elle empêtra si bien les serres du Corbeau,
Que le pauvre Animal ne put faire retraite.
Le Berger vient, le prend, l'encage bien et beau
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut se mesurer; la conséquence est nette
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.


L'oiseau de Jupiter: L’aigle. Nous avons déjà trouvé cette métaphore dans « L’Aigle et l’Escarbot » : « L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot, / ... ».

Un vrai mouton de sacrifice: Dans l’Antiquité, il était courant d’offrir des animaux ou des fruits en sacrifice aux dieux (cf. par exemple, les nombreux sacrifices du Nouveau Testament) ; ceux-ci ne goûtaient pas aux sacrifices mais en humaient le parfum.

Moutonnière: Voir dans « Le Quart Livre » de Rabelais, au chapitre VIII intitulé Comment Panurge feist en mer noyer le marchant et les moutons » : Reste-il icy (dist Panurge) ulle âme moutonnière ? » (« Rabelais - Oeuvres complètes », Edition établie et annotée par Jacques Boulenger, revue et complétée par Lucien Scheler, NRF, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1955, p. 560).

Pesait plus qu'un fromage: Allusion très claire à la fable 2 du livre I « Le Corbeau et le Renard ».

Polyphème est ce cyclope à la barbe emmêlée qui, dans l’ « Odyssée » retient Ulysse prisonnier. Celui-ci, pour pouvoir s’enfuir, l’enivrera et lui crèvera un oeil. Ulysse et ses compagnons s’échapperont en se tenant aux ventres de moutons (cf. l’« Odyssée », chant IX).

Bien et beau: Bel et bien.

Il faut se mesurer: Horace ne disait pas autre chose : « Quand, une fois, on a constaté que l’on a eu tort de changer, il n’y a qu’à faire demi-tour et récupérer ce qu’on a laissé. Prendre exactement sa mesure, choisir une chaussure à son pied, voilà le vrai. » (« Horace - Oeuvres », traduction, introductio et notes par François Richard, Garnier-Flammarion, GF n° 159, 1967, p. 223).

Volereaux: Néologisme créé par La Fontaine et qui signifie petits voleurs.

Où la guêpe a passé.....: L’expression est de Rabelais : « ... nos loix sont comme toille d’ airaignées : or sà ! les petits mouscherons et petits papillons y sont prins, or sà ! les gros taons les rompent, or sà ! et passent à travers, or sà ! » (« Le Cinquiesme Livre », chapitre XII : « Comment par Gripeminault fut proposé un énygme », op. cit., p. 778).

Esope est à la base de cette fable (« L’Aigle, le Choucas et le Berger »). Gilles Corrozet interprétera cet apologue. C’est chez lui que La Fontaine trouvera le thème du corbeau encagé et donné comme jouet aux enfants. Baudouin et Millot tireront chacun une nouvelle adaptation de cette fable.

Retrouvez tout La Fontaine sur l'excellent site http://www.lafontaine.net