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La Fontaine

Le Lion, le Loup et le Renard - Livre VIII - Fable 3

Un lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus,
Voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse.
Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda des médecins; il en est de tous arts.
Médecins au lion viennent de toutes parts;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le renard se dispense et se tient clos et coi.
Le loup en fait sa cour, daubeau coucher du roi,
Son camarade absent. Le prince tout à l'heure
Veut qu'on aille enfumerrenard dans sa demeure,
Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté;
Et sachant que le loup lui faisait cette affaire:
«Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère
Ne m'ait à mépris imputé
D'avoir différé cet hommage;
Mais j'étais en pèlerinage
Et m'acquittais d'un voeu fait pour votre santé.
Même j'ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants, je leur ai dit la langueur
Dont Votre Majesté craint, à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur;
Le long âge en vous l'a détruite.
D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire loup vous servira,
S'il vous plaît, de robe de chambre.»
Le roi goûte cet avis-là.
On écorche, on taille, on démembre
Messire loup. Le monarque en soupa,
Et de sa peau s'enveloppa.

Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire;
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière:
Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.


Alléguer l’impossible : signifier l’impossibilité.

Daube: Critique.

Enfumer renard: La technique consistant à enfumer un terrier pour en faire sortir l’occupant est toujours en usage

Daubeurs: Cf. note 2.

La fable d’Esope (« Leo et lupus ») se terminait par une morale générale : La fable enseigne que l’intrigant finit par retourner ses pièges contre lui-même ». Dans cet apologue, La Fontaine s’adresse aux courtisans de tous poils qui gravitent autour du roi Lois XIV. Cette pièce apparaît donc comme une peinture des moeurs de la cour. Prenez comparaison en lisant « Les Animaux malades de la peste » au Livre septième, fable 1. La Fontaine reviendra sur le sujet dans « La cour du Lion », (VII, 6) ainsi que dans Les obsèques de la Lionne (VIII, 14). Mais ne soyons pas trop superficiels en croyant voir dans cette fable une réelle satire politique de la cour de Versailles.

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