Fermer
cette
fenêtre
Joyce

Portrait de l'artiste en jeune homme

Il était assis dans un coin de la salle de récréation, faisant semblant de suivre une partie de dominos, et une fois ou deux il avait pu entendre un instant la petite chanson du gaz. Le préfet était à la porte avec quelques garçons et Simon Moonan attachait ses fausses manches. Il leur racontait quelque chose sur l'école de Tullabeg.
Puis il quitta la porte. Wells s'approcha de Stephen et dit :
« Dis donc, Dedalus, est-ce que tu embrasses ta mère avant d'aller au lit ? »
Stephen répondit :
« Oui, je l'embrasse. »
Wells se tourna vers les autres et dit :
« Dites donc, voilà un garçon qui dit qu'il embrasse sa mère tous les soirs avant d'aller au lit. »
Les autres camarades arrêtèrent leurs jeux et se retournèrent en riant. Stephen rougit sous leurs regards et dit :
« Non, je ne l'embrasse pas. »
Wells dit:
« Dites donc, voilà un garçon qui dit qu'il n'embrasse pas sa mère avant d'aller au lit. »
Ils se mirent tous à rire de nouveau. Stephen essaya de rire avec eux. En un instant, son corps entier était devenu tout chaud et plein de confusion. Quelle était la bonne réponse à cette question ? Il en avait donné deux, et pourtant Wells riait. Mais Wells devait savoir la bonne réponse, puisqu'il était en grammaire trois. Il essaya de penser à la mère de Wells, mais il n'osait pas lever les yeux sur la figure qu'il avait. Il n'aimait pas la figure de Wells. C'était Wells qui l'avait poussé, la veille, d'un coup d'épaule, dans le fossé des cabinets, parce qu'il n'avait pas voulu échanger sa petite tabatière contre le marron sec de Wells, vainqueur de quarante parties. C'était pas chic. Tous les camarades le disaient. Et comme l'eau était froide et visqueuse ! Et puis, un garçon avait vu un jour un gros rat faire plouf dans la vase.
La vase froide de la fosse couvrait entièrement le corps de Stephen; et lorsque la cloche de l'étude sonna et que les divisions quittèrent en file les salles de récréation, il sentit l'air froid du corridor et de l'esca­lier pénétrer à l'intérieur de ses vêtements. Il essayait toujours de penser à ce qu'était la bonne réponse. Est-ce que c'était bien ou mal, d'embrasser sa mère ?
Qu'est-ce que ça voulait dire, embrasser ? On levait sa figure comme ça, pour dire bonne nuit, et alors sa mère penchait sa figure. C'était ça, embrasser. Sa mère posait ses lèvres sur sa joue ; ses lèvres étaient douces et mouillaient sa joue, et elles faisaient un tout petit bruit; bai-ser. Pourquoi est-ce que les gens faisaient ça avec leurs deux figures?
Assis dans l'étude, il ouvrit le couvercle de son pupitre et remplaça le chiffre collé à l'intérieur : septante-six au lieu de septante-sept. Mais les vacances de Noël étaient encore très loin : mais elles finiraient par arriver une fois, parce que la terre tourne tout le temps.
Il y avait une image de la terre, à la première page de sa géographie : une grosse boule au milieu des nuages. Fleming avait une boîte de pastels et un soir, pendant l'étude libre, il avait colorié la terre en vert et les nuages en violine. C'était comme les deux brosses dans l'armoire de Dante, la brosse avec le dos de velours vert pour Parnell et la brosse avec le dos de velours violine pour Michael Davitt. Mais il n'avait pas dit à Fleming de les colorier avec ces couleurs-là, Fleming l'avait fait tout seul.
Il ouvrit la géographie pour étudier sa leçon ; mais il ne pouvait pas retenir les noms des endroits en Amérique ; pourtant c'étaient tous des endroits différents qui avaient des noms différents. Ils étaient tous dans des pays différents et les pays étaient sur des continents et les continents étaient dans le monde et le monde était dans l'univers.
Il ouvrit la géographie à la page de garde et lut ce qu'il avait écrit là lui-même: son nom, et où il était.
Stephen Dedalus
Classe élémentaire
Collège de Clongowes Wood
Sallins
Comté de Kildare
Irlande
Europe
Monde
Univers
 C'était de son écriture à lui; et Fleming, un soir, pour rire, avait écrit sur la page en face :
Stephen Dedalus est mon nom
L'Irlande est ma nation
Clongowes est ma résidence
Et le ciel est mon espérance.
 Il lut les vers en commençant par la fin, mais alors ça n'était pas de la poésie. Puis il lut la page de garde de bas en haut, jusqu'à ce qu'il arrivât à son nom. Cela, c'était lui ; et il relut la page en descendant. Qu'est-ce qu'il y avait après l'univers ? Rien. Mais est-ce qu'il y avait quelque chose autour de l'univers, pour montrer où il s'arrête, avant l'endroit où commence le rien ? Ça ne pouvait pas être un mur, mais il pouvait y avoir une fine, fine ligne tout autour de toutes les choses. C'était très grand, de penser à tout et à partout. Seulement Dieu pouvait faire ça. Il essaya de se représenter quelle grande pensée ça devait être, mais il ne put penser qu'à Dieu. Dieu, c'était le nom de Dieu, tout comme son nom à lui était Stephen. En français, on disait Dieu au lieu de God, et c'était aussi le nom de Dieu ; et lorsque quelqu'un, en priant, disait Dieu au lieu de God, Dieu comprenait aussitôt que c'était un Français qui priait. Mais, bien qu'il y eût des noms différents dans toutes les différentes langues du monde et bien que Dieu comprît ce que disaient tous les hommes qui priaient dans leurs langues différentes, pourtant Dieu restait toujours le même, et le vrai nom de Dieu c'était Dieu.
Ça le fatiguait beaucoup, de penser de cette façon. Il lui semblait que sa tête devenait très grosse. Il tourna la page de garde et contempla avec lassitude la terre ronde et verte au milieu des nuages violine. Il se demandait ce qui était bien, d'être pour le vert ou pour le violine, parce que Dante avait un jour arraché avec ses ciseaux le velours vert de la brosse qui était pour Parnell et lui avait dit que Parnell était un vilain personnage. Il se demandait si on était en train de discuter cela dans sa famille. Ça s'appelait de la politique. Il y avait deux côtés là-dedans : Dante était d'un parti, son père et M. Casey de l'autre ; mais sa mère et oncle Charles n'étaient d'aucun côté. Chaque jour il y avait, dans le journal, quelque chose à ce sujet.
Ça lui faisait mal, de ne pas bien avoir ce que signifiait la politique et de ne pas savoir où finissait l'univers. Il se sentait petit et faible. Quand donc serait-il comme les camarades de Poésie et de Rhétorique ? Ceux-là avaient de grosses voix, de gros souliers et ils étudiaient la trigonométrie. C'était encore très loin. D'abord il y avait les vacances et puis le prochain trimestre, et puis de nouveau les vacances, et puis encore un trimestre, et puis encore des vacances. C'était comme un train entrant dans des tunnels et en sortant, et le train était comme le bruit des élèves mangeant au réfectoire lorsqu'on ouvre et referme les lobes de ses oreilles. Trimestre, vacances; tunnel, sortie; bruit, arrêt. Comme c'était loin! Il valait mieux aller se coucher et dormir. Seulement les prières dans la chapelle et puis le lit. Il frissonna et bâilla. Il ferait délicieux au lit, après que les draps se seraient réchauffés un peu. D'abord ils étaient si froids quand on y entrait ! Il frissonna en pensant comme ils étaient froids d'abord. Mais ensuite ils se réchauffaient et alors il pouvait s'endormir. C'était délicieux, d'être fatigué. Il bâilla de nouveau. Les prières du soir, et puis le lit. Il frissonnait et avait envie de bâiller. Ce serait délicieux, dans quelques minutes. Il sentait une tié­deur enveloppante glisser le long des draps froids, de plus en plus chaude jusqu'à ce qu'il se sentît tout entier réchauffé, si bien réchauffé ; si bien réchauffé et pourtant il grelottait un peu et il avait toujours envie de bâiller.