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Hugo Victor

Les Misérables - Tome 1, livre 2, chapitre 11

La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à propos sombre et intelligent, comme si elle voulait nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi heure, un grand nuage couvrait le ciel. Au moment ou Jean Valjean s'arreta en face du lit, ce nuage se déchira, comme s'il l'eut fait exprès, et un rayon de lune ,  traversant la longue
fenetre, vint éclairer subitement le visage pâle de l'êvèque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à cause des nuits froides des Basses Alpes, d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tete était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos ; il laissait pendre hors de lui sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de
satisfaction, d'espérance et de béatitude. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux.Un reflet de ce ciel était sur l'évêque.C'était en meme temps une transparente lumineuse, car ce ciel était au dedans
de lui. Ce ciel, c'était sa conscience. Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme une gloire. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi jour ineffable. Cette lune dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette maison si calme, l'heure, le moment, le silence ,ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et envelopaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.
Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. Jean Valjean , lui , était dans l'ombre, son chandelier de fer à la main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui la : une conscience troublée et inquiète, parvenue
au bord d'une mauvaise action, et contemplant le sommeil d'un juste.Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement. Nul n'eut pu dire ce qui se passait en lui, pas meme lui. Pour essayer de s'en rendre compte, il faut rever ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage meme on n'eut rien pu distinguer avec certitude.C'était une sorte d'étonnement hagard. Il regardait cela. Voila tout. Mais quelle était sa pensée? il eut été impossible de la deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion ?  Son oeil ne se détachait pas  du vieillard. La seule chose qui se dégageat
clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une étrange indécision.On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes, celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait pret à briser ce crâne ou à baiser cette main. Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son front, et il otâ sa casquette, puis son bras retomba avec la même lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur sa tête farouche. L'évêque continuait de dormir dans un paix profonde sous ce regard effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux, avec une
bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre.