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| Hugo Victor |
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| Les Chatiments, II, 5 - Puisque le juste est dans l'abîme |
Puisque le juste est dans l'abîme
Puisque le juste est dans l'abîme,
Puisqu'on donne le sceptre au crime,
Puisque tous les droits sont trahis,
Puisque les plus fiers restent mornes,
Puisqu'on affiche au coin des bornes
Le déshonneur de mon pays ;
Ô République de nos pères,
Grand Panthéon plein de lumières,
Dôme d'or dans le libre azur,
Temple des ombres immortelles,
Puisqu'on vient avec des échelles
Coller l'empire sur ton mur ;
Puisque toute âme est affaiblie,
Puisqu'on rampe, puisqu'on oublie
Le vrai, le pur, le grand, le beau,
Les yeux indignés de l'histoire,
L'honneur, la loi, le droit, la gloire,
Et ceux qui sont dans le tombeau ;
Je t'aime, exil ! douleur, je t'aime !
Tristesse, sois mon diadème !
Je t'aime, altière pauvreté !
J'aime ma porte aux vents battue.
J'aime le deuil, grave statue
Qui vient s'asseoir à mon côté.
J'aime le malheur qui m'éprouve,
Et cette ombre où je vous retrouve,
Ô vous à qui mon coeur sourit,
Dignité, foi, vertu voilée,
Toi, liberté, fière exilée,
Et toi, dévouement, grand proscrit !
J'aime cette île solitaire,
Jersey, que la libre Angleterre
Couvre de son vieux pavillon,
L'eau noire, par moments accrue,
Le navire, errante charrue,
Le flot, mystérieux sillon.
J'aime ta mouette, ô mer profonde,
Qui secoue en perles ton onde
Sur son aile aux fauves couleurs,
Plonge dans les lames géantes,
Et sort de ces gueules béantes
Comme l'âme sort des douleurs.
J'aime la roche solennelle
D'où j'entends la plainte éternelle,
Sans trêve comme le remords,
Toujours renaissant dans les ombres,
Des vagues sur les écueils sombres,
Des mères sur leurs enfants morts.
Reprises et structure
Un procédé dominant et évident, les anaphores parallèles de "puisque" (neuf occurrences) et de "j'aime" (neuf occurrences aussi) donnent au poème sa structure syntaxique, logique et aussi affective, en le divisant en deux grands mouvements complémentaires :
- le premier concerne la justification de l'exil en raison des circonstances politiques ... mais aussi de la décadence morale.
- le second chante l'exil et l'île de Jersey.
Jeu de parallélisme entre deux anaphores, celle de " puisque " ), celle du verbe aimer ).
On peut considérer que les quatre premiers sizains ne forment qu'une seule phrase, même si les trois premiers sizains se terminent par un point-virgule, car la proposition principale se fait attendre jusqu'au vers 19.
L'anaphore systématique du premier sizain, accentuée par l'enjambement des deux derniers vers, énonce 5 constatations juxtaposées et terribles, construites à chaque fois sur une nette antithèse :
juste <=> abîme , sceptre <=> crime , droits <=> trahis , fiers <=> mornes , affiche <=> déshonneur
Pour mieux souder les trois premiers sizains, l'anaphore est reprise à la fin du second et au début du troisième, avec d'autres répétitions : affiche au coin des bornes => coller sur ton mur
Dans le second mouvement, l'anaphore du verbe aimer (sous deux formes, " j'aime ", et " je t'aime ") mêle volontairement concret et abstrait, lieux et éléments avec les valeurs morales.
La proposition principale, attendue, fait l'objet d'un traitement particulier :
- première occurrence de la première personne qui s'oppose aux autres
- revendication paradoxale du choix de l'exil redoublée par le chiasme : "Je t'aime, exil ! douleur, je t'aime"
Est-ce un hasard de composition ? Une clef cachée ? Toujours est-il que ce poème est composé de huit sizains, c'est-à-dire de 48 vers.
1848, la seconde république, l'élan démocratique sont bien loin depuis le coup d'état de 1851. D'ailleurs le poème a été composé en décembre 1852, pour "célébrer" ce bien triste anniversaire. Le second sizain est par ailleurs un hommage appuyé à la REPUBLIQUE.
La situation politique, le déshonneur inacceptable dans lequel vit la france explique - JUSTIFIE comme une évidence - (cf le sens de puisque) le choix de l'exil et éclaire le paradoxe de la charnière du vers 19 : Je t'aime, exil ! douleur, je t'aime".
Ces anaphores, le ton oratoire donnent aussi de l'ampleur et de la gravité au poème par la longueur de la période et à partir de la charnière libérent le lyrisme, quand Hugo célèbre l'île qui l'a accueilli.
Le déséquilibre est révélateur : pourquoi insister davantage sur le déshonneur, mieux vaut pour Hugo revendiquer sa différence, assumer sa solitude engagée, tout en rappelant les valeurs auxquelles il croit avec passion.
Enonciation et affectivité
Le "on", distant, méprisant même, des trois premiers sizains désigne certes LNB, mais surtout ses complices et tous ceux qui restent passifs : l'énumération des "puisque" et des compléments du verbe "oublie" amplifie l'impression de déchéance.
"on donne le sceptre au crime" : le on désigne les responsables politiques, les électeurs qui plébescitent LNB.
Deux autres "on" sont sujets dedeux actions quasi identiques et répétées (affiche au coin des bornes, vient coller sur ton mur) : Hugo établit en passant un parallélisme assimilant les deux compléments d'objet, considérant "l'empire" comme "le déshonneur de [s]on pays". Il faut aussi s'interroger sur le changement de lieu et sur l'utilisation d'"échelles". Les affiches proclamant l'empire pourraient-elles être arrachées ?
Deux "on" associés à un premier terme généralisant "tout âme" construisent une pénible gradation : affaiblie, rampe, oublie pour montrer la lente déchéance des valeurs.
Les interlocuteurs (à la seconde personne) sont nets et multiples dans le texte, appartenant au passé et au présent :
- république de nos pères
- exil, douleur, tristesse, pauvreté
- ô vous à qui mon coeur sourit, dignité, foi, vertu voilée,
- Toi liberté, toi, dévouement
- J'aime ta mouette, ô mer profonde
3 ensembles se dégagent :
- les valeurs du passé, fondatrices de la république, bafouées par l'empire, "chassées" de France comme le poète proscrit
(cf les appositions :" Toi, liberté, fière exilée - toi, dévouement, grand proscrit !")
- le sort aimé du proscrit qui donc incarne pleinement ces valeurs.
- la mer qui le sépare de la France
L'invocation à la république occupe une bonne part du second sizain : trois appositions, au début de trois vers successifs, "Grand Panthéon" "Dome d'or", "Temple" sacralisent cette république resplendissante ("lumière", "d'or", "azur").
Un savant parallélisme insiste fortement, par deux fois, sur les valeurs de cette république, désormais bafouées :
- 4 adjectifs substantivés + un groupe nominal : le vrai, le pur, le grand, le beau, les yeux indignés de l'histoire
- 4 noms abstraits + un groupe nominal : l'honneur, la loi, le droit, la gloire, ceux qui sont dans le tombeau
On peut bien sûr établir alors des correspondances :
le vrai = l'honneur, le pur = la loi, le grand = le droit, le beau = la gloire, les yeux indignés de l'histoire = ceux qui sont dans le tombeau.
Ces interlocuteurs semblent indissociablement liés au poète :
par le verbe "aimer"
par l'impératif : "sois mon diadème"
par des insistances Ô vous à qui mon coeur sourit, Toi Liberté, Et toi, dévouement
Les valeurs ne sont pas seulement présentes dans les interlocuteurs ; plusieurs référents, le plus souvent compagnons symboliques du proscrit, sont aussi chers au coeur du poète :
- ma porte aux vents battue
- le deuil, grave statue, qui vient s'asseoir à mon côté,
- le malheur qui m'éprouve
- cette île solitaire
- la mouette
- la roche solennelle
L'opposition entre les pronoms personnels est calquée sur l'opposition morale, sur la structure du texte .
- entre ceux qui acceptent "le crime" et en sont même les complices, dans la première partie
- entre le "je" omniprésent dans la seconde partie, qui fixe (immortalise ?) le poète dans une attitude d'opposant unique choisissant l'exil plutôt que le déshonneur, se réclamant toujours des valeurs à qui il s'adresse, les incarnant pleinement dans sa solitude de Jersey.
Lyrisme et nature symbolique
L'expression du lyrisme est multiple dans ce poème :
- déjà dans la sourde indignation face au déshonneur et à l'oubli des valeurs
- déjà dans l'invocation nostalgique des vraies valeurs de la République et dans le parallélisme étudié
- surtout dans l'expression (anaphore du verbe aimer) de son goût pour la solitude, la tristesse, pour un paysage symbolique, sauvage, et marin.
La seconde partie entremêle les éléments concrets (île, rochers, mer, mouette) qui prennent une valeur symbolique, et les valeurs morales correspondant aux vertus dont la première partie déplorait et dénonçait la disparition. En fait la nature symbolise la situation du poète et son attitude face à un régime porteur de mort.
• l'île = isolement et liberté
le démonstratif "cette" a aussi une valeur emphatique
le symbole de la liberté qui n'existe plus en France : "la libre Angleterre", le "vieux pavillon"
• la mer = monstre dévorant aux "gueules béantes", le malheur présent,
un parallèle syntaxique (deux compléments du nom "la plainte") et symbolique est établi dans les deux derniers vers :
- (la plainte) / "Des vagues sur les écueils sombres"
- (la plainte) / "Des mères sur leurs enfants morts !" (cf Souvenir de la nuit du 4 - autre poème-anniversaire)
• la mouette qui échappe au gouffre = l'espoir que reviendra la liberté, la délivrance, la fin des souffrances
la mouette "aux fauves couleurs" "SECOUE" l'onde "noire"
la mouette PLONGE ET SORT des "lames géantes", des "gueules béantes"
la comparaison finale vient expliciter le sens des symboles : "comme l'âme sort des douleurs"
• la roche solennelle = la résistance, mais aussi une représentation symbolique du poète comme écho sonore des plaintes, des souffrances des autres.
"j'entends la plainte éternelle" - "sans trêve" - "toujours renaissant"
On peut considérer que trois éléments naturels sont représentés : la terre avec l'île et le roche, l'eau avec la mer, l'air avec la mouette
Le poème se termine sur une note triste et sombre, sur l'obsession de la douleur et de la mort avec les termes de plainte, remords, ombres, sombres, morts. Dans son exil, le poète ne peut que se remémorer, un an après, les images funèbres et scandaleuses du coup d'État, tout en proclamant sa liberté de proscrit, sa fonction d'écho sonore.
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| Source: http://membres.lycos.fr/jccau/ressourc/hugo/ |
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