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Césaire Aimé

Cahier d'un retour au pays natal
Debout maintenant, mon pays et moi


  • Au bout du petit matin, flaques perdues, parfum errants, ouragans échoués,
    coques démâtées, vieilles plaies, os pourris, buées, volcans enchaînés, morts
    mal racinés, crier amer. J'accepte !

    Et mon originale géographie aussi ; la carte du monde faite à mon usage,
    non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants, mais à la géométrie de mon sang
    répandu, j'accepte

    et la détermination de ma biologie, non prisonnière d'un angle facial, d'une
    forme de cheveux, d'un nez suffisamment aplati, d'un teint suffisamment mélanien,
    et la négritude, non plus un indice céphalique, ou un plasma, ou un soma, mais
    mesurée au compas de la souffrance

    et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond,
    plus répandu au-dehors, plus séparé de soi-même, moins immédiat avec soi-même,

    j'accepte, j'accepte tout cela

    et loin de la mer de palais qui déferle sous la syzygie suppurante des
    ampoules, merveilleusement couché le corps de mon pays dans le désespoir de mes bras,
    ses os ébranlés et, dans ses veines, le sang qui hésite comme la goutte de lait
    végétal à la pointe blessée du bulbe...

    Et voici soudain que force et vie m'assaillent comme un taureau et l'onde
    de vie circonvient la papille du morne, et voilà toutes les veines et veinules qui
    s'affairent au sang neuf et l'énorme poumon des cyclones qui respire et le feu
    thésaurisé des volcans et le gigantesque pouls sismique qui bat maintenant la
    mesure d'un corps vivant en mon ferme embrasement.

    Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le
    vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous,
    mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme
    la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a
    pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,
    car il n'est point vrai que l'oeuvre de l'homme est finie
    que nous n'avons rien à faire au monde
    que nous parasitons le monde
    qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde
    mais l'oeuvre de l'homme vient seulement de commencer
    et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins
    de sa ferveur
    et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la
    force
    et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons
    maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a fixée
    notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement
    sans limite.

    Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, Ed. Présence africaine