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Beaumarchais - Le Mariage de Figaro

Acte troisième

Le théâtre représente une salle du château appelée salle du trône et servant de salle d'audience, ayant sur le côté une impériale en dais, et dessous, le portrait du Roi.


Scène 1 Scène 2 Scène 3 Scène 4 Scène 5
Scène 6 Scène 7 Scène 8 Scène 9 Scène 10
Scène 11 Scène 12 Scène 13 Scène 14 Scène 15
Scène 16 Scène 17 Scène 18 Scène 19 Scène 20

Scène I

Le Comte, Pédrille, en veste et botté, tenant un paquet cacheté.

Le Comte, vite.

M'as-tu bien entendu?

Pédrille

Excellence, oui. (Il sort.)

Scène II

Le Comte, seul, criant.

Pédrille!

Scène III

Le Comte, Pédrille revient.

Pédrille

Excellence?

Le Comte

On ne t'a pas vu?

Pédrille

Ame qui vive.

Le Comte

Prenez le cheval barbe.

Pédrille

Il est à la grille du potager, tout sellé.

Le Comte

Ferme, d'un trait, jusqu'à Séville.

Pédrille

Il n'y a que trois lieues, elles sont bonnes.

Le Comte

En descendant, sachez si le page est arrivé.

Pédrille

Dans l'hôtel?

Le Comte

Oui; surtout depuis quel temps.

Pédrille

J'entends.

Le Comte

Remets-lui son brevet, et reviens vite.

Pédrille

Et s'il n'y était pas?

Le Comte

Revenez plus vite, et m'en rendez compte. Allez.

Scène IV

Le Comte, seul, marche en rêvant.

J'ai fait une gaucherie en éloignant Bazile!... la colère n'est bonne à rien. - Ce billet remis par lui, qui m'avertit d'une entreprise sur la Comtesse; la camariste enfermée quand j'arrive; la maîtresse affectée d'une terreur fausse ou vraie; un homme qui saute par la fenêtre, et l'autre après qui avoue... ou qui prétend que c'est lui... Le fil m'échappe. Il y a là-dedans une obscurité... Des libertés chez mes vassaux, qu'importe à gens de cette étoffe? Mais la Comtesse! si quelque insolent attentait... Où m'égaré-je? En vérité, quand la tête se monte, l'imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve! - Elle s'amusait: ces ris étouffés, cette joie mal éteinte! - Elle se respecte; et mon honneur... où diable on l'a placé! De l'autre part, où suis-je? cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret?... comme il n'est pas encore le sien... Qui donc m'enchaîne à cette fantaisie? j'ai voulu vingt fois y renoncer... Etrange effet de l'irrésolution! si je la voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins. - Ce Figaro se fait bien attendre! il faut le sonder adroitement (Figaro paraît dans le fond, il s'arrête) et tâcher, dans la conversation que je vais avoir avec lui, de démêler d'une manière détournée s'il est instruit ou non de mon amour pour Suzanne.

Scène V

Le Comte, Figaro.

Figaro, à part.

Nous y voilà.

Le Comte

... S'il en sait par elle un seul mot...

Figaro, à part.

je m'en suis douté.

Le Comte

... Je lui fais épouser la vieille.

Figaro, à part,

Les amours de monsieur Bazile?

Le Comte

... Et voyons ce que nous ferons de la jeune.

Figaro, à part.

Ah! ma femme, s'il vous plaît.

Le Comte, se retourne.

Hein? quoi? qu'est-ce que c'est?

Figaro s'avance.

Moi, qui me rends à vos ordres.

Le Comte

Et pourquoi ces mots?...

Figaro

Je n'ai rien dit.

Le Comte répète.

Ma femme, s'il vous plaît?

Figaro

C'est... la fin d'une réponse que je faisais: allez le dire à ma femme, s'il vous plaît.

Le Comte se promène.

Sa femme!... Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler?

Figaro, feignant d'assurer son habillement.

Je m'étais sali sur ces couches en tombant; je me changeais.

Le Comte

Faut-il une heure?

Figaro

Il faut le temps.

Le Comte

Les domestiques ici... sont plus longs à s'habiller que les maîtres!

Figaro

C'est qu'ils n'ont point de valets pour les y aider.

Le Comte

Je n'ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant...

Figaro

Un danger! on dirait que je me suis engouffré tout vivant...

Le Comte

Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet! Vous entendez fort bien que ce n'est pas le danger qui m'inquiète, mais le motif.

Figaro

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons! Je me trouve là par hasard: qui sait dans votre emportement si...

Le Comte, interrompant.

Vous pouviez fuir par l'escalier.

Figaro

Et vous, me prendre au corridor.

Le Comte, en colère.

Au corridor! (A part.) Je m'emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

Figaro, à part.

Voyons-le venir, et jouons serré.

Le Comte, radouci.

Ce n'est pas ce que je voulais dire; laissons cela. J'avais... oui, j'avais quelque envie de t'emmener à Londres courrier de dépêches... mais, toutes réflexions faites...

Figaro

Monseigneur a changé d'avis?

Le Comte

Premièrement, tu ne sais pas l'anglais.

Figaro

Je sais God-dam.

Le Comte

Je n'entends pas.

Figaro

Je dis que je sais God-dam.

Le Comte

Hé bien?

Figaro

Diable! c'est une belle langue que l'anglais! il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part, - Voulez-vous tâter d'un bon poulet gras? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam! on vous apporte un pied de boeuf salé, sans pain. C'est admirable! Aimez-vous à boire un coup d'excellent bourgogne ou de clairet? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah! God-dam! elle vous sangle un soufflet de crocheteur: preuve qu'elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue; et si Monseigneur n'a pas d'autre motif de me laisser en Espagne...

Le Comte, à part.

Il veut venir à Londres; elle n'a pas parlé.

Figaro, à part.

Il croit que je ne sais rien; travaillons-le un peu dans son genre.

Le Comte

Quel motif avait la Comtesse pour me jouer un pareil tour?

Figaro

Ma foi, Monseigneur, vous le savez mieux que moi.

Le Comte

Je la préviens sur tout, et la comble de présents.

Figaro

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire?

Le Comte

... Autrefois tu me disais tout.

Figaro

Et maintenant je ne vous cache rien.

Le Comte

Combien la Comtesse t'a-t-elle donné pour cette belle association?

Figaro

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur? Tenez, Monseigneur, n'humilions pas l'homme qui nous sert bien, crainte d'en faire un mauvais valet.

Le Comte

Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours du louche en ce que tu fais?

Figaro

C'est qu'on en voit partout quand on cherche des torts.

Le Comte

Une réputation détestable!

Figaro

Et si je vaux mieux qu'elle? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant?

Le Comte

Cent fois je t'ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

Figaro

Comment voulez-vous? la foule est là: chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse, arrive qui peut; le reste est écrasé, Aussi c'est fait; pour moi, j'y renonce.

Le Comte

A la fortune? (A part.) Voici du neuf.

Figaro, à part.

A mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m'a gratifié de la conciergerie du château; c'est un fort joli sort: à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l'Andalousie...

Le Comte

Qui t'empêcherait de l'emmener à Londres?

Figaro

Il faudrait la quitter si souvent, que j'aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.

Le Comte

Avec du caractère et de l'esprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les bureaux.

Figaro

De l'esprit pour s'avancer? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l'on arrive à tout.

Le Comte

Il ne faudrait qu'étudier un peu sous moi la politique.

Figaro

Je la sais.

Le Comte

Comme l'anglais, le fond de la langue!

Figaro

Oui, s'il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore; d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend; surtout de pouvoir au-delà de ses forces; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point; s'enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n'est, comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage, répandre des espions et pensionner des traîtres; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d'ennoblir la pauvreté des moyens par l'importance des objets: voilà toute la politique, ou je meure!

Le Comte

Eh! c'est l'intrigue que tu définis!

Figaro

La politique, l'intrigue, volontiers; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra! J'aime mieux ma mie, ô gué! comme dit la chanson du bon Roi.

Le Comte, à part.

Il veut rester. J'entends... Suzanne m'a trahi.

Figaro, à part.

Je l'enfile, et le paye en sa monnaie.

Le Comte

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline?

Figaro

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes!

Le Comte, raillant.

Au tribunal le magistrat s'oublie, et ne voit plus que l'ordonnance.

Figaro

Indulgente aux grands, dure aux petits...

Le Comte

Crois-tu donc que je plaisante?

Figaro

Eh! qui le sait, Monseigneur? Tempo è galant'uomo, dit l'Italien; il dit toujours la vérité: c'est lui qui m'apprendra qui me veut du mal, ou du bien.

Le Comte, à part.

Je vois qu'on lui a tout dit; il épousera la duègne.

Figaro, à part.

Il a joué au fin avec moi, qu'a-t-il appris?

Scène VI

Le Comte, un laquais, Figaro.

Le laquais, annonçant.

Dom Gusman Brid'oison.

Le Comte

Brid'oison?

Figaro

Eh! sans doute. C'est le juge ordinaire, le lieutenant du siège, votre prud'homme.

Le Comte

Qu'il attende. (Le laquais sort.)

Scène VII

Le Comte, Figaro.

Figaro reste un moment à regarder le Comte qui rêve.

... Est-ce là ce que Monseigneur voulait?

Le Comte, revenant à lui.

Moi?... je disais d'arranger ce salon pour l'audience publique.

Figaro

Hé! qu'est-ce qu'il manque? Le grand fauteuil pour vous, de bonnes chaises aux prud'hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux avocats, le plancher pour le beau monde et la canaille derrière. Je vais renvoyer les frotteurs. (Il sort.)

Scène VIII

Le Comte, seul.

Le maraud m'embarrassait! en disputant, il prend son avantage, il vous serre, vous enveloppe... Ah! friponne et fripon, vous vous entendez pour me jouer? Soyez amis, soyez amants, soyez ce qu'il vous plaira, j'y consens; mais parbleu, pour époux...

Scène IX

Suzanne, Le Comte.

Suzanne, essoufflée.

Monseigneur... pardon, Monseigneur.

Le Comte, avec humeur.

Qu'est-ce qu'il y a, mademoiselle?

Suzanne

Vous êtes en colère?

Le Comte

Vous voulez quelque chose apparemment?

Suzanne, timidement.

C'est que ma maîtresse a ses vapeurs. J'accourais vous prier de nous prêter votre flacon d'éther. Je l'aurais rapporté dans l'instant,

Le Comte, le lui donne.

Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.

Suzanne

Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc? C'est un mal de condition, qu'on ne prend que dans les boudoirs.

Le Comte

Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur...

Suzanne

En payant Marceline avec la dot que vous m'avez promise...

Le Comte

Que je vous ai promise, moi?

Suzanne, baissant les yeux.

Monseigneur, j'avais cru l'entendre.

Le Comte

Oui, si vous consentiez à m'entendre vous-même.

Suzanne, les yeux baissés.

Et n'est-ce pas mon devoir d'écouter Son Excellence?

Le Comte

Pourquoi donc, cruelle fille, ne me l'avoir pas dit plus tôt?

Suzanne

Est-il jamais trop tard pour dire la vérité?

Le Comte

Tu te rendrais sur la brune au jardin?

Suzanne

Est-ce que je ne m'y promène pas tous les soirs?

Le Comte

Tu m'as traité ce matin si durement!

Suzanne

Ce matin? - Et le page derrière le fauteuil?

Le Comte

Elle a raison, je l'oubliais... Mais pourquoi ce refus obstiné quand Bazile, de ma part?...

Suzanne

Quelle nécessité qu'un Bazile...?

Le Comte

Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je crains bien que vous n'ayez tout dit!

Suzanne

Dame! oui, je lui dis tout... hors ce qu'il faut lui taire,

Le Comte, en riant.

Ah! charmante! Et tu me le promets? Si tu manquais à ta parole, entendons-nous, mon coeur: point de rendez-vous, point de dot, point de mariage.

Suzanne, faisant la révérence.

Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, Monseigneur.

Le Comte

Où prend-elle ce qu'elle dit? d'honneur j'en raffolerai! Mais ta maîtresse attend le flacon...

Suzanne, riant et rendant le flacon.

Aurais-je pu vous parler sans un prétexte?

Le Comte veut l'embrasser

Délicieuse créature!

Suzanne s'échappe.

Voilà du monde.

Le Comte, à part.

Elle est à moi. (Il s'enfuit.)

Suzanne

Allons vite rendre compte à madame.

Scène X

Suzanne, Figaro.

Figaro

Suzanne, Suzanne! où cours-tu donc si vite en quittant Monseigneur?

Suzanne

Plaide à présent, si tu le veux; tu viens de gagner ton procès. (Elle s'enfuit.)

Figaro la suit.

Ah! mais, dis donc...

Scène XI

Le Comte rentre seul.

Tu viens de gagner ton procès! - Je donnais là dans un bon piège! O mes chers insolents! je vous punirai de façon... Un bon arrêt, bien juste... Mais s'il allait payer la duègne... Avec quoi... S'il payait... Eeeeh! n'ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil dédaigne en Figaro un inconnu pour sa nièce? En caressant cette manie... Pourquoi non? dans le vaste champ de l'intrigue il faut savoir tout cultiver, jusqu'à la vanité d'un sot. (Il appelle.) Anto... (Il voit entrer Marceline, etc. Il sort.)

Scène XII

Bartholo, Marceline, Brid'oison

Marceline, à Brid'oison.

Monsieur, écoutez mon affaire.

Brid'oison, en robe, et bégayant un peu.

Eh bien! pa-arlons-en verbalement.

Bartholo

C'est une promesse de mariage,

Marceline

Accompagnée d'un prêt d'argent.

Brid'oison

J'en-entends, et caetera, le reste.

Marceline

Non, monsieur, point d'et caetera.

Brid'oison

J'en-entends: vous avez la somme?

Marceline

Non, monsieur; c'est moi qui l'ai prêtée.

Brid'oison

J'en-entends bien, vou-ous redemandez l'argent?

Marceline

Non, monsieur; je demande qu'il m'épouse.

Brid'oison

Eh! mais, j'en-entends fort bien; et lui veu-eut-il vous épouser?

Marceline

Non, monsieur; voilà tout le procès!

Brid'oison

Croyez-vous que je ne l'en-entende pas, le procès?

Marceline

Non, monsieur. (A Bartholo.) Où sommes-nous? (A Brid'oison). Quoi! c'est vous qui nous jugerez?

Brid'oison

Est-ce que j'ai a-acheté ma charge pour autre chose?

Marceline, en soupirant.

C'est un grand abus que de les vendre!

Brid'oison

Oui; l'on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous?

Scène XIII

Bartholo, Marceline, Brid'oison.

Figaro rentre en se frottant les mains.

Marceline, montrant Figaro.

Monsieur, contre ce malhonnête homme.

Figaro, très gaiement, à Marceline.

Je vous gêne peut-être. - Monseigneur revient dans l'instant, monsieur le conseiller.

Brid'oison

J'ai vu ce ga-arçon-là quelque part.

Figaro

Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, Monsieur le conseiller.

Brid'oison

Dan-ans quel temps?

Figaro

Un peu moins d'un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m'en vante.

Brid'oison

Oui, c'est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes?

Figaro

Monsieur est bien bon. Ce n'est là qu'une misère.

Brid'oison

Une promesse de mariage! A-ah! le pauvre benêt!

Figaro

Monsieur...

Brid'oison

A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon;

Figaro

N'est-ce pas Double-Main, le greffier?

Brid'oison

Oui; c'è-est qu'il mange à deux râteliers.

Figaro

Manger! je suis garant qu'il dévore. Oh! que oui, je l'ai vu pour l'extrait et pour le supplément d'extrait; comme cela se pratique, au reste.

Brid'oison

On-on doit remplir les formes.

Figaro

Assurément, monsieur; si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.

Brid'oison

Ce garçon-là n'è-est pas si niais que je l'avais cru d'abord. Hé bien, l'ami, puisque tu en sais tant, nou-ous aurons soin de ton affaire.

Figaro

Monsieur, je m'en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.

Brid'oison

Hein?... Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas?...

Figaro

Alors monsieur voit bien que c'est comme si je ne devais pas.

Brid'oison

San-ans doute. - Hé! mais qu'est-ce donc qu'il dit?

Scène XIV

Bartholo, Marceline, Le Comte, Brid'oison, Figaro, un huissier.

L'huissier, précédant le Comte, crie.

Monseigneur, messieurs.

Le Comte

En robe ici, seigneur Brid'oison! Ce n'est qu'une affaire domestique: l'habit de ville était trop bon.

Brid'oison

C'è-est vous qui l'êtes, monsieur le Comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle, parce que la forme, voyez-vous, la forme! Tel rit d'un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d'un procureur en robe. La forme, la-a forme!

Le Comte, à l'huissier.

Faites entrer l'audience.

L'huissier va ouvrir en glapissant.

L'audience!

Scène XV

Les Acteurs précédents, Antonio, Les Valets du château, les paysans et paysannes en habits de fête;

Le Comte s'assied sur le grand fauteuil; Brid'oison, sur une chaise à côté; Le Greffier, sur le tabouret derrière sa table; Les Juges, Les Avocats, sur les banquettes; Marceline, à côté de Bartholo; Figaro, sur l'autre banquette; Les Paysans et Valets, debout derrière.

Brid'oison, à Double-Main.

Double-Main, a-appelez les causes.

Double-Main lit un papier.

"Noble, très noble, infiniment noble, don Pedro George, hidalgo, baron de Los Altos, y Montes Fieros, y Otros Montes; contre Alonzo Calderon, jeune auteur dramatique. Il est question d'une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l'autre."

Le Comte

Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S'ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu'il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poète son talent.

Double-Main lit un autre papier.

"André Pétrutebio, laboureur; contre le receveur de la province." Il s'agit d'un forcement arbitraire.

Le Comte

L'affaire n'est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux en les protégeant près du Roi. Passez.

Double-Main en prend un troisième. Bartholo et Figaro se lèvent.

"Barbe - Agar - Raab - Magdelaine - Nicole - Marceline de Verte-Allure, fille majeure (Marceline se lève et salue); contre Figaro..." Nom de baptême en blanc?

Figaro

Anonyme.

Brid'oison

A-anonyme! Què-el patron est-ce là?

Figaro

C'est le mien.

Double-Main écrit.

Contre anonyme Figaro. Qualités?

Figaro

Gentilhomme.

Le Comte

Vous êtes gentilhomme? (Le greffier écrit.)

Figaro

Si le ciel l'eût voulu, je serais fils d'un prince

Le Comte, au greffier.

Allez.

L'Huissier, glapissant.

Silence! messieurs.

Double-Main lit.

"... Pour cause d'opposition faite au mariage dudit Figaro par ladite de Verte-Allure. Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse, et ledit Figaro pour lui-même, si la cour le permet, contre le voeu de l'usage et la jurisprudence du siège."

Figaro

L'usage, maître Double-Main, est souvent un abus. Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s'embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d'ennuyer l'auditoire et d'endormir messieurs: plus boursouflés après que s'ils eussent composé l'Oratio pro Murena. Moi, je dirai le fait en peu de mots. Messieurs...

Double-Main

En voilà beaucoup d'inutiles, car vous n'êtes pas demandeur, et n'avez que la défense. Avancez, docteur, et lisez la promesse.

Figaro

Oui, promesse!

Bartholo, mettant ses lunettes.

Elle est précise.

Brid'oison

I-il faut la voir.

Double-Main

Silence donc, messieurs!

L'Huissier, glapissant.

Silence!

Bartholo lit.

"Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc. Marceline de Verte-Allure dans le château d'Aguas-Frescas, la somme de deux mille piastres fortes cordonnées, laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château; et je l'épouserai, par forme de reconnaissance, etc. Signé Figaro, tout court." Mes conclusions sont au paiement du billet et à l'exécution de la promesse, avec dépens. (Il plaide.) Messieurs... jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris...

Le Comte, interrompant.

Avant d'aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre?

Brid'oison, à Figaro.

Qu'oppo... qu'oppo-osez-vous à cette lecture?

Figaro

Qu'il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n'est pas dit dans l'écrit: "laquelle somme je lui rendrai, ET je l'épouserai," mais "laquelle somme je lui rendrai, OU je l'épouserai"; ce qui est bien différent.

Le Comte

Y a-t-il ET dans l'acte, ou bien OU?

Bartholo

Il y a ET.

Figaro

Il y a OU.

Brid'oison

Dou-ouble-Main, lisez vous-même.

Double-Main, prenant le papier.

Et c'est le plus sûr; car souvent les parties déguisent en lisant. (Il lit.) "E, e, e, Damoiselle e, e, e, de Verte-Allure, e, e, e, Ha! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château... ET... OU... ET... OU..." Le mot est si mal écrit... il y a un pâté.

Brid'oison

Un pâ-âté? je sais ce que c'est.

Bartholo, plaidant.

Je soutiens, moi, que c'est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase; je payerai la demoiselle, ET je l'épouserai.

Figaro, plaidant.

Je soutiens, moi, que c'est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres; je payerai la donzelle, OU je l'épouserai. A pédant, pédant et demi. Qu'il s'avise de parler latin, j'y suis grec; je l'extermine.

Le Comte

Comment juger pareille question?

Bartholo

Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu'il y ait OU.

Figaro

J'en demande acte.

Bartholo

Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) "Laquelle somme je lui rendrai dans ce château, où je l'épouserai." C'est ainsi qu'on dirait, messieurs: "Vous vous ferez saigner dans ce lit, où vous resterez chaudement"; c'est dans lequel. "Il prendra deux gros de rhubarbe, où vous mêlerez un peu de tamarin"; dans lesquels on mêlera. Ainsi "château où je l'épouserai", messieurs, c'est "château dans lequel.."

Figaro

Point du tout: la phrase est dans le sens de celle-ci: "ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin"; ou bien le médecin; c'est incontestable. Autre exemple: "ou vous n'écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront"; ou bien les sots; le sens est clair; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j'aie oublié ma syntaxe? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l'épouserai...

Bartholo, vite.

Sans virgule.

Figaro, vite.

Elle y est. C'est, virgule, messieurs, ou bien je l'épouserai.

Bartholo, regardant le papier, vite.

Sans virgule, messieurs.

Figaro, vite.

Elle y était, messieurs. D'ailleurs, l'homme qui épouse est-il tenu de rembourser?

Bartholo, vite.

Oui; nous nous marions séparés de biens.

Figaro, vite.

Et nous de corps, dès que mariage n'est pas quittance. (Les juges se lèvent et opinent tout bas.)

Bartholo

Plaisant acquittement!

Double-Main

Silence, messieurs!

L'Huissier, glapissant.

Silence!

Bartholo

Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes!

Figaro

Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez?

Bartholo

Je défends cette demoiselle.

Figaro

Continuez à déraisonner, mais cessez d'injurier. Lorsque, craignant l'emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu'on appelât des tiers, ils n'ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C'est dégrader le plus noble institut. (Les juges continuent d'opiner bas.)

Antonio, à Marceline, montrant les juges.

Qu'ont-ils tant à balbucifier?

Marceline

On a corrompu le grand juge; il corrompt l'autre, et je perds mon procès.

Bartholo, bas, d'un ton sombre.

J'en ai peur.

Figaro, gaiement.

Courage, Marceline!

Double-Main se lève; à Marceline.

Ah! c'est trop fort! je vous dénonce; et, pour l'honneur du tribunal, je demande qu'avant faire droit sur l'autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.

Le Comte s'assied.

Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle; un juge espagnol n'aura point à rougir d'un excès digne au plus des tribunaux asiatiques: c'est assez des autres abus! J'en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt: tout juge qui s'y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse? mariage à défaut de paiement: les deux ensemble impliqueraient.

Double-Main

Silence, messieurs!

L'Huissier, glapissant.

Silence.

Le Comte

Que nous répond le défendeur? qu'il veut garder sa personne; à lui permis.

Figaro, avec joie.

J'ai gagné!

Le Comte

Mais comme le texte dit: "Laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j'épouserai, etc.", la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l'épouser dans le jour. (Il se lève.)

Figaro, stupéfait.

J'ai perdu.

Antonio, avec joie.

Superbe arrêt!

Figaro

En quoi superbe?

Antonio

En ce que tu n'es plus mon neveu. Grand merci, monseigneur.

L'Huissier, glapissant.

Passez, messieurs. (Le peuple sort.)

Antonio

Je m'en vas tout conter à ma nièce (Il sort.)

Scène XVI

Le Comte, allant de côté et d'autre; Marceline, Bartholo, Figaro, Brid'oison.

Marceline, s'assied.

Ah! je respire!

Figaro

Et moi, j'étouffe.

Le Comte, à part.

Au moins je suis vengé, cela soulage.

Figaro, à part.

Et ce Bazile qui devait s'opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient! - (Au Comte qui sort.) monseigneur, vous nous quittez?

Le Comte

Tout est jugé.

Figaro, à Brid'oison.

C'est ce gros enflé de conseiller...

Brid'oison

Moi, gros-os enflé!

Figaro

Sans doute. Et je ne l'épouserai pas: je suis gentilhomme, une fois. (Le Comte s'arrête.)

Bartholo

Vous l'épouserez.

Figaro

Sans l'aveu de mes nobles parents?

Bartholo

Nommez-les, montrez-les.

Figaro

Qu'on me donne un peu de temps: je suis bien près de les revoir; il y a quinze ans que je les cherche.

Bartholo

Le fat! c'est quelque enfant trouvé!

Figaro

Enfant perdu, docteur, ou plutôt enfant volé.

Le Comte revient.

Volé, perdu, la preuve? Il crierait qu'on lui fait injure!

Figaro

Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d'or trouvés sur moi par les brigands n'indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu'on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j'étais un fils précieux: et cet hiéroglyphe à mon bras... (Il veut se dépouiller le bras droit.)

Marceline, se levant vivement.

Une spatule à ton bras droit?

Figaro

D'où savez-vous que je dois l'avoir?

Marceline

Dieux! c'est lui!

Figaro

Oui, c'est moi.

Bartholo, à Marceline.

Et qui? lui!

Marceline, vivement

C'est Emmanuel.

Bartholo, à Figaro.

Tu fus enlevé par des bohémiens?

Figaro, exalté.

Tout près d'un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service; des monceaux d'or n'arrêteront pas mes illustres parents.

Bartholo, montrant Marceline.

Voilà ta mère.

Figaro

... Nourrice?

Bartholo

Ta propre mère.

Le Comte

Sa mère!

Figaro

Expliquez-vous.

Marceline, montrant Bartholo.

Voilà ton père.

Figaro, désolé.

Oooh! aie de moi!

Marceline

Est-ce que la nature ne te l'a pas dit mille fois

Figaro

Jamais.

Le Comte, à part.

Sa mère!

Brid'oison

C'est clair, i-il ne l'épousera pas.

Bartholo

Ni moi non plus.

Marceline

Ni vous! Et votre fils? Vous m'aviez juré...

Bartholo

J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'épouser tout le monde.

Brid'oison

E-et si l'on y regardait de si près, per-ersonne n'épouserait personne.

Bartholo

Des fautes si connues! une jeunesse déplorable!

Marceline, s'échauffant par degrés.

Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit! Je n'entends pas nier mes fautes; ce jour les a trop bien prouvées! mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une vie modeste! J'étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison. Mais dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiègent pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées!

Figaro

Les plus coupables sont les moins généreux; c'est la règle.

Marceline, vivement.

Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes: on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.

Figaro, en colère.

Ils font broder jusqu'aux soldats!

Marceline, exaltée.

Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes! Ah! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié!

Figaro

Elle a raison!

Le Comte, à part.

Que trop raison!

Brid'oison

Elle a, mon-on Dieu, raison.

Marceline

Mais que nous font, mon fils, les refus d'un homme injuste? Ne regarde pas d'où tu viens, vois où tu vas: cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d'elle-même; elle t'acceptera, j'en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendre qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils; gai, libre et bon pour tout le monde; il ne manquera rien à ta mère.

Figaro

Tu parles d'or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu'on est sot, en effet! Il y a des mille, mille ans que le monde roule, et dans cet océan de durée, où j'ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois! Tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c'est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas même quand ils s'arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons.

Le Comte

Sot événement qui me dérange!

Brid'oison, à Figaro.

Et la noblesse, et le château? Vous impo-osez à la justice!

Figaro

Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice! Après que j'ai manqué, pour ces maudits cent écus, d'assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd'hui mon père! Mais puisque le ciel sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses... et vous, ma mère, embrassez-moi... le plus maternellement que vous pourrez (Marceline lui saute au cou.)

Scène XVII

Bartholo, Figaro, Marceline, Brid'oison, Suzanne, Antonio, Le Comte.

Suzanne, accourant, une bourse à la main.

Monseigneur, arrêtez; qu'on ne les marie pas: je viens payer madame avec la dot que ma maîtresse me donne.

Le Comte, à part.

Au diable la maîtresse! Il semble que tout conspire... (Il sort.)

Scène XVIII

Bartholo, Antonio, Suzanne, Figaro, Marceline, Brid'oison.

Antonio, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.

Ah! oui, payer! Tiens, tiens.

Suzanne, se retourne.

J'en vois assez: sortons, mon oncle.

Figaro, l'arrêtant.

Non, s'il vous plaît. Que vois-tu donc?

Suzanne

Ma bêtise et ta lâcheté.

Figaro

Pas plus de l'une que de l'autre.

Suzanne, en colère.

Et que tu l'épouses à gré, puisque tu la caresses.

Figaro, gaiement.

Je la caresse, mais je ne l'épouse pas. (Suzanne veut sortir, Figaro la retient.)

Suzanne lui donne un soufflet.

Vous êtes bien insolent d'oser me retenir!

Figaro, à la compagnie.

C'est-il çà de l'amour! Avant de nous quitter, je t'en supplie, envisage bien cette chère femme-là.

Suzanne

Je la regarde.

Figaro

Et tu la trouves?...

Suzanne

Affreuse.

Figaro

Et vive la jalousie! elle ne vous marchande pas.

Marceline, les bras ouverts.

Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.

Suzanne, court à elle.

Vous, sa mère! (Elles restent dans les bras l'une de l'autre.)

Antonio

C'est donc de tout à l'heure?

Figaro

... Que je le sais.

Marceline, exaltée.

Non, mon coeur entraîné vers lui ne se trompait que de motif; c'était le sang qui me parlait.

Figaro

Et moi le bon sens, ma mère, qui me servait d'instinct quand je vous refusais; car j'étais loin de vous haïr, témoin l'argent...

Marceline, lui remet un papier.

Il est à toi: reprends ton billet, c'est ta dot.

Suzanne lui jette la bourse.

Prends encore celle-ci.

Figaro

Grand merci.

Marceline, exaltée.

Fille assez malheureuse, j'allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères! Embrassez-moi, mes deux enfants; j'unis dans vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l'être, ah! mes enfants, combien je vais aimer!

Figaro, attendri, avec vivacité.

Arrête donc, chère mère! arrête donc! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse? Elles sont de joie, au moins. Mais quelle stupidité! j'ai manqué d'en être honteux: je les sentais couler entre mes doigts: regarde; (Il montre ses doigts écartés) et je les retenais bêtement! Va te promener, la honte! je veux rire et pleurer en même. temps; on ne sent pas deux fois ce que j'éprouve. (Il embrasse sa mère d'un côté, Suzanne de l'autre.).

Marceline

O mon ami!

Suzanne

Mon cher ami!

Brid'oison, s'essuyant les yeux d'un mouchoir.

Et bien! moi, je suis donc bê-ête aussi!

Figaro, exalté.

Chagrin, c'est maintenant que je puis te défier! Atteins-moi, si tu l'oses, entre ces deux femmes chéries.

Antonio, à Figaro.

Pas tant de cajoleries, s'il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parents va devant, savez. Les vôtres se baillent-ils la main?

Bartholo

Ma main! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d'un tel drôle!

Antonio, à Bartholo.

Vous n'êtes donc qu'un père marâtre? (A Figaro.) En ce cas, not' galant, plus de parole.

Suzanne

Ah! mon oncle...

Antonio

Irai-je donner l'enfant de not' soeur à sti qui n'est l'enfant de personne?

Brid'oison

Est-ce que cela-a se peut, imbécile? on-on est toujours l'enfant de quelqu'un.

Antonio

Tarare!... Il ne l'aura jamais. (Il sort.)

Scène XIX

Bartholo, Suzanne, Figaro, Marceline, Brid'oison.

Bartholo, à Figaro.

Et cherche à présent qui t'adopte. (Il veut sortir.)

Marceline, courant prendre Bartholo à bras-le-corps, le ramène.

Arrêtez, docteur, ne sortez pas!

Figaro, à part.

Non, tous les sots d'Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage!

Suzanne, à Bartholo.

Bon petit papa, c'est votre fils.

Marceline, à Bartholo.

De l'esprit, des talents, de la figure.

Figaro, à Bartholo.

Et qui ne vous a pas coûté une obole.

Bartholo

Et les cent écus qu'il m'a pris?

Marceline, le caressant.

Nous aurons tant soin de vous, papa!

Suzanne, le caressant.

Nous vous aimerons tant, petit papa!

Bartholo, attendri.

Papa! bon papa! petit papa! Voilà que je suis plus bête encore que monsieur, moi. (Montrant Brid'oison.) Je me laisse aller comme un enfant. (Marceline et Suzanne l'embrassent.) Oh! non, je n'ai pas dit oui. (Il se retourne.) Qu'est donc devenu Monseigneur?

Figaro

Courons le joindre; arrachons-lui son dernier mot. S'il machinait quelque autre intrigue, il faudrait tout recommencer.

Tous ensemble

Courons, courons. (Ils entraînent Bartholo dehors.)

Scène XX

Brid'oison, seul.

Plus bê-ête encore que monsieur! On peut se dire à soi-même ces-es sortes de choses-là, mais... I-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet endroit-ci.

(Il sort.)