Fermer
cette
fenêtre
Baudelaire

Les Fleurs du mal - La Voix

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel [1] sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio [2].
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait : " La terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis ( et ton plaisir serait alors sans terme [3] ! )
Te faire un appétit d’une égale grosseur. "
Et l’autre : " Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves ,
Au delà du possible, au delà du connu !
"Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis : " Oui ! douce voix ! " . C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique [4] victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers,
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges
Et que les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la voix me console et dit :" Garde tes songes ;
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! "

Charles Baudelaire ,
Les Fleurs du Mal , 1857.