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Baudelaire

Les Phares

Le texte

Outre les Phares, l’essentiel de la critique baudelairienne se trouve dans les Curiosités esthétiques. Baudelaire commence à assumer le rôle de critique en 1845. Son goût esthétique est alors largement emprunté à Stendhal et Diderot. Il se singularise par la suite, en adoptant une esthétique plus contemporaine. Baudelaire reste frileux face au réalisme le plus cru (le "sur-réalisme"), ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’admirer Courbet. Mais ce qu’il cherche avant tout dans la peinture, c’est l’âme, le spirituel. Pour lui, une bonne critique doit être "partiale, passionnée, politique", tout en ouvrant sur l’avenir.
Dans "Les Phares", Baudelaire fait allusion aux oeuvres des peintres ou sculpteurs. Les huit médaillons sont donc conçus selon un même principe. En juxtaposant et en superposant des images diverses, le poète reconstitue une atmosphère qui se résume, pour chaque artiste, en quelques mots choisis. On peut en effet dire, comme l’a fait Castex dans son étude déjà citée, que Rubens, c’est "la sensualité triomphante" ; Vinci, "Ie mystère souriant" ; Rembrandt, "la misère pitoyable" ; Michel-Ange, "la force exaltée" ; Puget, "l’effort douloureux" ; Watteau, "l’ivresse du plaisir" ; Goya, "l’horreur cruelle" ; Delacroix, "l’inquiétude tragique". Ainsi. Rubens, Watteau exprimeraient, chacun à sa manière, la joie de vivre ; Vinci suggèrerait une douceur exempte de tristesse ; les cinq autres artistes, eux, apparaissent crispés, sombres ou pathétiques.
Dans les trois dernières strophes se situe la leçon du poème. Si l’énumération du neuvième quatrain est variée (extases et Te Deum voisinant avec les malédictions, les blasphèmes, les plaintes, les cris, les pleurs), elle rappelle tout simplement la diversité des messages et témoignages des différents artistes. Les mots à "résonance amère" dominent cependant, comme sont plus nombreux les créateurs tourmentés. On comprend mieux, dès lors, que le quatrain suivant s’achève sur une métaphore de détresse ; c’est pourquoi encore, à l’avant-dernier vers, le mot "sanglot" résume à lui seul l’ensemble des messages qui, en apparence au moins, n’étaient pas tous désespérés. Dans son ultime évaluation, le poète semble vouloir ne retenir, dans toutes ces manifestations du génie, qu’une note triste, au diapason de la condition terrestre. Telle est la mission permanente de la création artistique : témoigner pour l’homme misérable, face à l’éternité (cf. André Malraux voyant dans la succession des chefs-d’oeuvre fixant des expériences éphémères une victoire de l’homme sur la rigueur du destin : "l’art est un anti-destin"). La vision du poète-critique débouche donc sur une réflexion spirituelle ; "Les Phares" donnent à l’Art sa justification humaine.

Pour évoquer Rubens, tableaux mythologiques aux chairs opulentes et fraîches, Baudelaire recourt à trois métaphores qu’il appose au nom de l’artiste ("fleuve d’oubli", "jardin de la paresse", "oreiller de chair fraîche"). La dernière rappelle le goût qu’avait le peintre d’amonceler sur sa toile des chairs épanouies. Pour ce qui est, en particulier, du "jardin de la paresse" l’on pensera au Jardin d’amour dont se souviendra Watteau pour son Pèlerinage à l’Isle de Cythère (Louvre). Jean Prévost attire toutefois notre attention, dans un livre connu, (Baudelaire, 1964), sur le fait que le poète-critique ne saurait sans doute faire référence qu’au seul Rubens qu’il pouvait alors connaître, celui du Louvre, le Débarquement de Catherine de Médicis à Marseille (qui, compte tenu d’un détail, permet de faire un sort au "fleuve d’oubli"). Or cette toile est une de celles que Delacroix a le plus copiées, en utilisant diverses techniques. Autrement dit, ce quatrain renverrait autant à la peinture du peintre vénéré qu’à Rubens. Rubens vu à travers Delacroix, si l’on veut. Il conviendrait de faire la même approche pour Puget dont Delacroix, encore lui, s’inspira copieusement pour ses nus. Delacroix finalement présent au-delà de la strophe qui lui est explicitement consacrée, et "habitant" littéralement le poème à plus d’un titre.
A la sensualité de Rubens s’oppose ce que nous pourrions appeler la spiritualité de Vinci. On retiendra, bien sûr, le sourire (ou "souris") qui renvoie peut être à celui des "anges", mais aussi à celui de La Joconde (énigmatique : cf. "tout chargé de mystère"), de La Vierge aux rochers, sourire de Léda encore (Léda et le cygne), de Sainte Anne (La Vierge, l’Enfant Jésus, Sainte Anne), ou de Saint Jean. On notera que, souvent, chez Vinci, les figures se détachent sur un décor montagneux ou verdoyant, inspiré par la campagne italienne. Les divers détails mentionnés dans le quatrain correspondent de fait à la peinture du maître mais sans que, finalement, aucun tableau ne s’impose.
Pour Rembrandt (La Leçon d’Anatomie, Pèlerins d’Emmaüs, Philosophe au livre ouvert), à cause de la mention du "triste hôpital", on est tenté de songer aux leçons d’anatomie (à celle du docteur Nicolaes Tulp, en particulier) où n’apparaît pourtant guère cette pitié présente dans nombre de peintures et de gravures de l’artiste. C’est bien cette pitié mystique et la charité chrétienne en tout cas que suggèrent d’ailleurs les mots "crucifix" et "prière en pleurs".
Pour Michel-Ange Buonarroti (fresques de la chapelle Sixtine, Moïse, les Esclaves), le début du quatrain qui lui est consacré semble renvoyer davantage au statuaire qui s’exerce à des sujets mythologiques ou chrétiens. La suite fait songer, elle, à la fresque de la Chapelle Sixtine, à la Résurrection des morts, où des figures à demi drapées s’éveillent, fantomatiques, et se dressent dans un effort. Etre sensible, aussi, au motif des doigts étirés pouvant évoquer encore La Création d’Adam.
Pour Puget -indépendant (grand coeur gonflé d’orgueil) et solitaire (mélancolique)- le sculpteur qui vécut à Toulon où était situé le bagne, à ses statues puissantes : Hercule, Milon de Crotone (colères de boxeur), à ses statuettes de faunes (impudences de faunes), à Alexandre et Diogène (beauté des goujats).
Pour Goya, le quatrain que lui consacre Baudelaire est tout entier inspiré par des images extraites des Caprichos (Caprices).
Pour Watteau, à ses pastorales galantes, ses sujets champêtres, aux acteurs de la comédie italienne qu’il aimait.
Pour Delacroix aux fonds tumultueux et orageux de ses tableaux.

Baudelaire loue "ces artistes qui interprètent le langage mystérieux de la nature et traduisent les inquiétudes humaines", ces phares "qui éclairent la route des hommes.


Trouvé sur :
http://www.biblioweb.org/