|
Le texte
Après avoir étudié la mise en page et le fonctionnement général du texte, on étudiera le texte en suivant son mouvement.
Le vers 1 : le poète annonce son bilan.
Les vers 2 à 24 : il fait un inventaire chaotique de ses souvenirs.
Les vers 15 à 18 : il ne connaît plus que l'ennui.
Les vers 19 à 24 : passage à la deuxième personne. Il est étranger à lui-même et au monde.
Mise en page et fonctionnement
Le poème a une forme irrégulière, il n'est pas régulièrement disposé en strophe comme par exemple le LXXVIII.
* Il est fragmenté en ensemble inégaux 1 vers - 13 vers - 10 vers, si on tient compte du blanc, des tirets (v.8-18). Cela fragmente encore ces ensembles de 13 vers et 10 vers; ces blancs et ces tirets découpent des ensembles qui ont leur unité. L'ensemble donne une impression d'irrégularité.
* Le poème fonctionne par accumulation d'images apparemment disparates, le cerveau du poète est successivement un meuble (v.1-4), une pyramide (v.5-6), un cimetière (v.7-8), un vieux boudoir (= salon)(v.11-14), un granit (v.19-21) et un sphinx (v.22-24).
* Le spleen c'est le contraire de l'harmonie, c'est le chaos de l'âme.
=> La mise en page d'une part et le fonctionnement d'une autre donne une impression de chaos.
Etude linéaire
I) Vers 1
* Le vers se prononce d'un seul tenant -> cela donne une impression d'immensité.
* Dans ce vers, Baudelaire donne l'impression d'être une immense mémoire, las, il a tout vu; il utilise une hyperbole très expressive.
* Ce vers est une ouverture, annonçant la suite, la tonalité: la lassitude.
II) Vers 2 à 14
Baudelaire fait l'inventaire de ses souvenirs à l'aide de métaphores.
A) Quelles métaphores?
* Difficultés matérielles; bilan (v.2), procès (v.3), quittances (v.4): écho de Baudelaire qui dilapidait l'héritage paternel, plein de dettes => souvenirs humiliants, douloureux.
* Souvenir d'amours; romances (v.3), billets doux (v.3).
* Souvenir du poète: vers (v.3), romances (v.3).
* Souvenir d'art: les pastels, les pâles Boucher (v.13) => Baudelaire a vécu sa petite enfance dans les oeuvres d'art de son père et est devenu critique d'art.
* Tout ses souvenirs sont dévalorisés car ils sont accumulés, mélangés dans un bric à brac (v.2 à 4).
B) Vers 6 à 8.
* Le cerveau du poète devient une pyramide, un caveau, un cimetière, la métaphore transforme ses souvenirs en ossements. Sa mémoire devient champ de cadavres.
* La lune n'éclaire même plus sa mémoire devenue cimetière (abhorré=tenue en horreur)(v.8)
C) Vers 9 à 10.
* Des remords importants le condamnent.
* Sa mémoire est comme un cadavre rongé par les vers (= remords qui hantent le poète). Il a le sentiment qu'il a échoué en tant que poète.
=> Le spleen s'attaque au poète et non à l'homme.
D) Vers 11 à 14.
* Sa mémoire est successivement un meuble, un cimetière, puis ici un vieux boudoir:
- On y trouve des fleurs, des modes (= dentelles), des objets d'art, des Bouchers.
- Il y règne le désordre, les objets sont proches du néant, anciens, démodés (roses fanées, modes surannées, parfums éventés).
- Les sensations auditives (pastels plaintifs(v.12)) rendent compte de l'impression visuelle; il y a correspondance.
- Toutes ces sensations expriment l'absence de vie. "Seuls" (v.14) est en rejet: les objets sont multiples mais seuls par rapport à la vie.
* A la fin de cet inventaire de sa mémoire, Baudelaire éprouve une sensation de vide, de néant; il ne lui reste plus que l'ennui.
III) Il ne reste au poète plus que l'ennui. Vers 15 à 24.
A) Vers 15 à 18
* "L'ennui naît de l'absence de curiosité, de désir. Ce que je sens c'est une absence total de désir. A quoi bon ceci? A quoi bon cela? C'est le véritable esprit du spleen." Lettre de Baudelaire à sa mère en 1857. L'ennui est présenté ici sous la forme de la dérision (v.17).
* La seule immoralité promise à l'homme en proie au spleen c'est l'ennui. La sonorité, le rythme et les métaphores sont significatifs de cet ennui; rime obsédante en "é" (v.11-18).
* Les métaphores:
Le temps qui dure est comme un vieillard boiteux (v.15) ou comme un hiver (v.16): le mouvement est contrarié: ça n'avance pas. Le spleen est comme l'hiver de l'âme.
* L'ennui entraîne la mort de l'âme, de l'être, le poète étranger à lui-même et oublié va se pétrifier et sombrer dans la mort.
B) Vers 19 à 24.
* "Désormais" (v.19) marque une conséquence de l'ennui; l'ennui débouche sur la mort; la matière vivante devient granite. L'apostrophe est dérisoire, moqueuse, le poète est étranger à lui-même; il appartient au monde minéral. Sphinx = granite.
* Non seulement étranger à lui-même, oublié du reste du monde (v.22-23). Ce n'est même plus une curiosité archéologique.
* Le poète est comme un vieux sphinx qui ne chante plus qu'au soleil couchant (contrairement à la statue de Memnon prés de Louxor; à la suite d'un séisme les vibrations du soleil levants lui vont faire un bruit). C'est un symbole, Baudelaire ne sait plus que dire de la mort et la disparition.
Conclusion
* Baudelaire en tant qu'homme et poète est victime du spleen:
- Pour l'homme, sa mémoire est un cimetière où ne règne que l'ennui.
- Pour le poète, il est paralysé, il ne sait plus que dire la mort.
* Poétiquement Baudelaire exprime son spleen par une accumulation de métaphores, apparemment chaotiques mais en fait très liées.
|