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Baudelaire

Les Fleurs du mal - Le Serpent qui danse

C’est certainement sa maîtresse Jeanne Duval que Baudelaire décrit dans Le serpent qui danse. Il s’agit l’un des textes les plus sensuels du recueil. La sensualité du corps féminin, l’attirance du poète pour la chair de Jeanne Duval a déjà été évoquée juste après Hymne à la beauté dans : parfum exotique, puis la Chevelure, Sed non satiata. Le champ lexical du voyage, de l’exotisme renvoie à sa rencontre de 1842 avec la belle mulâtre, actrice dans un théâtre parisien. Portrait d’une femme réelle certes, mais aussi succession d’images, d’impressions ; métamorphoses provoquées par le rythme des vers et la démarche de sa « belle indolente ».
C’est un poème de neuf strophes composé de quatrains de huit et cinq syllabes à rimes croisées. Notons également l’alternance des rimes féminines et masculines. Cette régularité de la strophe et du vers concourt à donner un rythme régulier, comme celui d’une danse justement. Le titre, d’entrée, évoque cet art du corps, en relative par rapport à un animal inquiétant, même s’il n’est pas toujours venimeux... « dents » vient d’ailleurs en fin de strophe 8 faire étinceler (cf. « glacier, liquide, étoiles ») les crocs de cet animal. L’apostrophe du premier vers, « chère indolente », indique bien que ce poème s’adresse directement à l’aimée.
Rien n’est immobile dés le début du poème, la peau vacille comme la moire d’une étoffe, la chevelure devient une mer sur laquelle l’imagination de Baudelaire appareille. Nous avons donc, en trois métaphores, plus un rêve de femme qu’une femme réelle.
Le poète semble vouloir mentionner tout ce qui, chez celle qu’il désire et contemple, le fascine : la description progresse en utilisant des parties du corps : la peau (strophe 1), la chevelure (strophe 2), les yeux (strophe 4), la tête (strophe 6), le corps (strophe 7), la bouche, les dents et même la salive (strophe 8).
A chaque fois, un ou plusieurs verbes de mouvement rythment l’évocation de la femme. Le poète file la métaphore de l’eau et de la mer parce qu’elle permet de donner ce mouvement régulier et doux : danse, balance, se penche, s’allonge, roule, remonte. Tous participent à cette sensation, d’autant plus que les assonances en voyelles nasales assourdissent le poème et atténuent la violence du mouvement.
Cette grâce animale ne laisse pas d’être inquiétante par son absence de passion humaine. Que penser des yeux qui mêlent l’or et le fer - deux couleurs qui évoquent le regard vide du serpent -, des eaux de fonte des glaciers grondants qui remontent à sa bouche ? Il faut toute l’« âme rêveuse » du poète pour transformer une boisson amère en « vin de bohème ». C’est une victoire de l’imagination (vainqueur) alors que la femme n’exprime aucun sentiment, « ni de doux, ni d’amer ».
Au reste, le texte répond aussi à la relation étroite qui s’est établi chez Baudelaire entre l’érotisme et l’exotisme/voyage (sur un navire) : exotique, la « peau » qui miroite : seule une peau au minimum très bronzée peut le faire ; nous avons vu que « vagabonde » renvoyait au voyage. La couleur de la « chevelure » (avec ses reflets « bleus » quand elle est très sombre !) est orientale ou africaine, le terme « lointain » renvoie à cet aspect ; « éléphant » évoque l’Orient, seuls les vaisseaux au long cours plongent leurs « vergues » dans l’eau sans avatar, et ils n’ont pas le choix de rejoindre le port.
Comme dans d’autres poèmes - La chevelure par exemple - le corps de la femme sert de prétexte à l’évasion. « La femme est surtout une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d’étoffes dont elle s’enveloppe et qui sont comme les attributs et le piédestal de sa divinité. » Baudelaire, Le peintre de la vie moderne.


Trouvé sur :
http://www.biblioweb.org